« Halte au feu ! Ne tirez pas, civil en danger ! » hurla le commandant du détachement au loin.
Les canons laser des armes automatiques dessinaient des points rouges frénétiques sur le tissu vert de son bomber et sur ma poitrine haletante. Les soldats avançaient par bonds coordonnés, verrouillant chaque issue de cette arrière-cour enclose de hauts grillages surmontés de barbelés. Léo sentait l’étau se refermer. La panique le rendit maladroit. Au lieu d’inciser délicatement le pourtour du plâtre, il porta un coup rageur. La lame dérapa, traversa l’épaisse gaze médicale et vint mordre directement la chair vive de mon mollet.
Le sang chaud jaillit, se mêlant aussitôt à l’eau de pluie qui ruisselait sur la résine. La douleur fut si aiguë, si intolérable, que ma vision se voila de noir. Mais dans cette noirceur, quelque chose se brisa en moi. Ce ne fut pas un os. Ce fut l’illusion de l’amour, la soumission, l’aveuglement stupide qui m’avaient rendue vulnérable pendant trois ans.
Cet homme ne m’avait jamais aimée. L’appartement que nous visitions, la bague en or blanc achetée à crédit, les promesses chuchotées au creux de l’oreiller, tout n’était qu’un paravent. Une mise en scène grotesque orchestrée par un voleur, un lâche qui avait calculé chaque détail, y compris l’accident de voiture pour me clouer au lit et faire de mon corps un coffre-fort ambulant que la douane ou la police ne songeraient jamais à éventrer.
Je n’étais plus sa fiancée. J’étais son bouclier humain, son paquet de contrebande.
Ramenant mon bras droit en arrière, je brandis ma béquille en aluminium de toutes mes forces restantes. Utilisant le levier de mon épaule valide, j’abattis l’embout en caoutchouc et le métal renforcé de plein fouet sur sa tempe gauche.
Le bruit de l’impact fut sourd. Léo poussa un grognement étouffé, ses yeux roulèrent dans leurs orbites et il lâcha le couteau qui tomba dans une flaque noirâtre. Ébranlé, il tituba en arrière, glissant sur ses genoux dans le bourbier.
« Ne m’approche plus jamais ! » criai-je d’une voix rauque, méconnaissable, vibrante d’une haine que je ne me connaissais pas.
Mais Léo, même sonné, était mû par l’instinct de survie le plus féroce. Voyant qu’il ne pourrait pas extraire le dispositif à temps, il jeta un regard affolé vers les soldats qui n’étaient plus qu’à une quinzaine de mètres. Le faisceau lumineux d’un projecteur tactique venait de l’aveugler. Il comprit que tout était perdu pour lui s’il s’attardait une seconde de plus.
Sans un regard en arrière, sans un mot de pitié pour mon sang qui coulait dans la terre, il bondit sur ses pieds. Il fit volte-face et s’élança vers une brèche béante dans le vieux grillage, dissimulée derrière la carcasse calcinée du bus scolaire.
« L’individu prend la fuite ! Alpha, interceptez ! Bravo, sécurisez la victime ! »
Trois militaires en tenue de combat complète se ruèrent à sa poursuite, franchissant les flaques à pas de géant, tandis que deux autres s’agenouillaient en position de tir de couverture. Les quatre derniers s’avancèrent vers moi, leurs armes désormais pointées vers le bas mais prêtes à faire feu au moindre geste suspect.
Privée de mon point d’appui, épuisée par l’hémorragie et le froid mortel qui engourdissait mes membres, je m’effondrai lourdement sur le flanc. La terre glacée contre ma joue me fit l’effet d’une brûlure. Ma béquille roula au loin. Je fixais le ciel d’encre d’où tombaient des cordes liquides, incapable de bouger le moindre muscle, tremblant de tout mon être.
« Ne bougez pas, madame. Vous êtes en sécurité », dit une voix d’homme, étonnamment calme au milieu du tumulte.
Des mains gantées de kevlar m’entourèrent doucement les épaules. Un militaire posa un genou à terre à mes côtés. À travers la visière ruisselante de son casque, je distinguai des yeux sombres, marqués par la vigilance et une infinie sévérité. Sur son écusson de poitrine, je pus lire : Capitaine Vaneck, Renseignement Militaire.
« Elle est blessée au mollet droit. Lacération profonde sous le matériel médical », annonça-t-il dans son micro de gorge en examinant rapidement la coupure que Léo avait infligée. « Préparez une civière d’urgence et avertissez l’antenne chirurgicale sécurisée. Le paquet est localisé. »
« Le… le paquet ? » balbutiai-je entre mes lèvres bleuies, mes dents claquant si fort que je craignais de les briser. « Vous… vous allez me tirer dessus ? »
Le capitaine Vaneck me fixa un instant, puis baissa son arme d’un cran supplémentaire. Son regard se fit presque compatissant, bien que son visage restât de marbre.
« Nous savons qui vous êtes, Clara Renaud. Vous êtes une civile non impliquée dans l’opération d’infiltration. Cependant, ce que votre compagnon a enfoui sous votre plâtre est une menace majeure pour la sécurité nationale. Tant que ce module n’est pas neutralisé et sécurisé, vous demeurez sous notre garde exclusive. »
Des pas lourds résonnèrent. Deux infirmiers de combat équipés de chasubles étanches arrivèrent avec un brancard rigide. En quelques secondes, ils découpèrent la manche de mon sweat trempé, m’injectèrent un sédatif et un puissant analgésique directement dans la veine du bras, puis enroulèrent une couverture thermique argentée autour de mon corps secoué de spasmes.
Avant que mes paupières ne deviennent trop lourdes sous l’effet du produit, j’entendis un coup de feu résonner au loin, vers les rails de chemin de fer désaffectés derrière le lycée. Suivi d’un cri strident, puis du silence.
« Cible neutralisée au sol. Vivant, mais immobilisé », crépita la radio du capitaine.
« Reçu. Récupérez le suspect et rejoignez le point d’extraction numéro deux », répondit Vaneck sans ciller.
Puis, le monde s’estompa dans un brouillard cotonneux et sans douleur.
Lorsque je rouvris les yeux, le grondement de la pluie avait disparu. Il avait été remplacé par un bourdonnement régulier et sourd, celui d’un système de ventilation industrielle, ponctué par le bip rythmique d’un moniteur cardiaque.