Le silence qui suivit fut assourdissant. Elena ne recula pas, mais Dante vit ses épaules se raidir, ses poings se serrer jusqu’à faire blanchir ses phalanges.

Dante retira lentement son arme du front de Gabriel. Le choc de la révélation le frappa au plexus solaire plus durement que n’importe quel coup de poing. L’illusion morale sur laquelle il avait fondé sa vie et sa gouvernance venait de voler en éclats. Son empire reposait sur le cadavre d’un homme intègre qui n’avait fait que son devoir.

« Sortez », dit Dante d’une voix sourde aux deux gardes. « Laissez-nous. »

Les gardes obéirent sans poser de questions et refermèrent la lourde porte blindée derrière eux.

Elena se tourna vers Dante, son regard chargé d’une intensité insoutenable. « Alors voilà la vérité. Le sang de mon père a pavé votre chemin jusqu’au sommet de cette colline. »

Dante la regarda dans les yeux, sans chercher à fuir, sans chercher à justifier l’injustifiable. « Je ne savais pas, Elena. Je te le jure sur ce qu’il me reste d’âme. Mais cela ne change rien à la dette. Gabriel ne sortira jamais vivant de cette pièce si tu veux que je presse la détente moi-même. Ou bien… nous faisons ce que ton père aurait voulu faire depuis le début. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? » demanda-t-elle, méfiante.

« Nous allons utiliser les documents de Luca, les aveux enregistrés de Gabriel et les preuves de Vance pour détruire l’ensemble du réseau. Pas par une fusillade de rue, mais par une purge totale qui livrera les corrupteurs, les faux héritiers et les blanchisseurs de Cicero à la justice. Y compris les biens que mon père m’a légués. »

Elena le fixa un long moment, cherchant la moindre trace de manipulation dans ses prunelles sombres. Elle ne trouva que la résolution désespérée d’un homme qui préférait voir son empire s’effondrer plutôt que de continuer à régner sur un mensonge sanglant.

« Mon père ne voulait pas de vengeance aveugle », dit-elle doucement. « Il voulait la vérité. Mais Luca et Vance ont encore le sniper à l’extérieur. Si nous ne coupons pas la tête du serpent maintenant, aucun de nous ne verra le lever du soleil demain. »

Chapitre 5 : La manœuvre sur Lake Shore Drive
À midi, la grisaille automnale enveloppait Chicago d’un manteau de brume humide. Sur Lake Shore Drive, la circulation était inhabituellement fluide, les berlines noires fendant le crachin le long du lac Michigan aux reflets de plomb.

Le plan mis en place par Dante et Elena reposait sur une illusion audacieuse. Par l’intermédiaire de la radio de Gabriel, une transmission codée avait été envoyée à Luca et à Arthur Vance, confirmant que le “travail” avait finalement été achevé dans le manoir : Dante Romano était déclaré inconscient, grièvement blessé par balle, et en cours de transport discret vers une clinique clandestine de Cicero afin d’éviter d’alerter les autorités.

Le rendez-vous d’urgence du conseil d’administration exceptionnel fut fixé au quarantième étage d’un gratte-ciel de marbre noir dans le Loop, siège de la société holding Romano & Associates Commercial Properties.

Luca Romano arriva le premier, escorté par trois hommes de main en pardessus sombre. À trente-huit ans, Luca respirait l’arrogance des jeunes loups de la finance moderne : costume italien à fines rayures, montre de collection au poignet, cheveux gominés en arrière. Pour lui, la transition du crime vers la haute finance n’était qu’une simple question de gestion de portefeuille et d’élimination des actifs toxiques.

Maître Arthur Vance l’attendait déjà dans la salle de conférence panoramique, une mallette en aluminium posée sur la table en verre trempé. Vance tremblait légèrement en ajustant ses lunettes d’or.

« Est-ce que Gabriel a confirmé l’état de Dante ? » demanda Vance à voix basse, jetant des coups d’œil anxieux vers les baies vitrées qui dominaient les eaux sombres du lac.

« Détends-toi, Arthur », ricana Luca en se versant un verre de scotch pur malt à la console du bar. « Gabriel a nettoyé la scène. Dante est hors jeu. La clinique de Cicero sait ce qu’elle a à faire s’il reprend connaissance. Dans moins d’une heure, nous signons les actes de cession des terrains portuaires et nous transférons la fiducie à notre nom. Dès demain, nous sommes d’honorables promoteurs immobiliers intouchables. »

« Et la fille Cruz ? » insista Vance. « Gabriel l’a-t-il retrouvée ? Elle avait des copies des audits de son père sur Vanguard Horizon. Si elle parle aux fédéraux… »

« La fille Cruz est une femme de chambre sans le sou », balaya Luca d’un revers de main méprisant. « Gabriel s’en débarrassera et jettera son corps dans le canal sanitaire. Qui va s’inquiéter de la disparition d’une employée d’entretien ? C’est le génie de ce plan, Arthur : personne ne regarde jamais en bas. »

« Vous devriez regarder plus souvent en bas, monsieur Romano », résonna une voix calme et posée depuis la porte dérobée menant aux bureaux d’archives.

Luca se figea, le verre à mi-hauteur de ses lèvres. Vance poussa un cri étouffé.

Elena Cruz se tenait dans l’encadrement, vêtue d’un pantalon noir et d’un simple imperméable de pluie. Mais elle n’était pas seule.

Derrière elle apparut Dante Romano. Il portait un bandage serré dissimulé sous sa chemise sombre, mais son regard n’avait jamais été aussi lucide, ni aussi impitoyable. À sa droite se tenait Cecilia, tenant dans ses mains un terminal crypté affichant en temps réel les flux bancaires bloqués de Luca.

« Dante… » balbutia Luca, reculant d’un pas jusqu’à heurter le bord de la table en verre. « C’est impossible… Gabriel a confirmé… »

« Gabriel est en train de chanter comme un canari dans un magnétophone relié au bureau de l’inspecteur général », déclara Dante d’une voix glaciale en s’avançant dans la salle. « Et ton tireur d’élite, Nicholas, a été intercepté à la sortie du parc de Lake Forest par les unités d’intervention tactique que Cecilia a guidées depuis les caméras de circulation. »