Dante ne respirait pas encore au rythme normal de son corps. Il sentait sur son épaule droite la pression résiduelle, ferme et désespérée, des mains d’Elena Cruz. C’était cette poussée brutale, venue de nulle part, qui l’avait jeté à terre un dixième de seconde avant que le projectile ne déchire l’air là où se trouvait sa tempe.

« Ne bougez pas », murmura Elena d’une voix sourde, presque dénuée de tremblement, le corps plaqué à demi sur le tapis persan, le regard fixé vers la haute verrière nord qui donnait sur le parc boisé de Lake Forest.

Dante tourna la tête vers elle. Elena n’avait pas l’attitude apeurée d’une employée de maison prise au piège d’un règlement de comptes mafieux. Ses yeux sombres scrutaient les hauteurs de la pièce, évaluant les angles de réfraction, calculant les lignes de visée avec une précision d’expert militaire.

« J’ai vu le reflet avant d’entendre le coup de feu », reprit-elle, le souffle court mais régulier. « Une optique de visée traitée multicouche, orientée plein sud, juste sous l’auvent du pavillon d’hiver. Mais ce n’est pas pour cette lunette que j’ai peur, monsieur Romano. »

« Pourquoi alors ? » siffla Dante en glissant sa main sous sa veste de costume sur mesure pour effleurer la crosse froide de son Beretta 92FS.

« Parce que les volets pare-balles de ce salon sont programmés pour se rabattre automatiquement dès que les capteurs périmétriques s’activent », dit-elle en pointant du doigt les encadrements métalliques demeurés parfaitement immobiles dans leurs gorges murales. « Quelqu’un a désactivé le relais secondaire. Et il y a vingt minutes, j’ai vu Gabriel déverrouiller silencieusement le sas du couloir ouest avec son passe-partout magnétique, alors même qu’il annonçait sur le canal radio que tout le secteur était bouclé pour votre réunion privée. »

Avant que Dante ne puisse assimiler pleinement la trahison, des bruits de pas lourds et mesurés résonnèrent dans le vestibule. Une silhouette massive se découpa dans l’embrasure de la double porte à battants.

Gabriel Moretti, le chef de la sécurité des Romano depuis près de deux décennies, apparut le pistolet au poing, le visage rigide, les yeux balayant la pièce.

« Monsieur Romano ! Couvrez-vous ! » cria Gabriel d’une voix rauque et théâtrale. « Le tireur est sur la colline extérieure ! L’équipe Alpha cerne le périmètre ! »

« Arrête-toi là, Gabriel », trancha Dante d’une voix glaciale, qui ne laissait place à aucune hésitation. Il se releva d’un mouvement fluide, le Beretta fermement braqué sur le sternum de son protecteur de toujours. « Les mains en évidence. Les deux. Au-dessus de la tête. »

Gabriel s’immobilisa net. Ses sourcils épais se froncèrent dans une feinte d’incompréhension indignée. « Dante, qu’est-ce que vous faites ? Je viens sécuriser la pièce ! Des snipers arrosent le domaine ! »

« Lâche ton arme sur le tapis. Maintenant », ordonna Dante.

Un silence pesant tomba dans le salon, à peine troublé par le crépitement intermittent des talkies-walkies suspendus aux ceinturons. Gabriel jaugea le regard de Dante, puis celui d’Elena, accroupie près de la console en bronze. Un éclair imperceptible passa dans ses yeux : la surprise de constater qu’Elena était encore vivante, mêlée à une lueur de haine froide. Il posa lentement son arme au sol et leva les paumes ouvertes vers le plafond.

« Tu as ouvert le couloir ouest, Gabriel », murmura Dante, s’avançant pas à pas, le canon immobile. « Tu as dit à la radio que la zone était sous scellés. Mais Elena t’a vu. »

« Cette bonne ? » ricana Gabriel avec un mépris forcé. « Vous allez écouter une employée payée au lance-pierre plutôt que l’homme qui a couvert votre père à l’époque des guerres de Cicero ? Dante, vous perdez la tête. Si j’avais voulu votre mort, je n’aurais pas attendu ce matin. »

« Justement », répliqua Elena en se relevant, s’essuyant machinalement les mains sur son tablier de toile sombre sans quitter l’homme des yeux. « Vous ne vouliez pas simplement sa mort. Vous vouliez une exécution propre qui permette à Luca d’activer les clauses de succession fiduciaire avant midi. Et pour cela, il fallait que le tireur ne laisse aucune douille à l’intérieur, mais que le système intérieur confirme une brèche extérieure. Votre radio était calée sur le canal 4. Sur ce canal, votre indicatif a transmis mon nom trois minutes avant l’impact. Pourquoi le tireur avait-il besoin de savoir si Elena Cruz était dans cette pièce ? »

Le visage de Gabriel se décomposa d’un coup. Le masque du vieux serviteur dévoué venait de se fissurer de façon irréparable.

Chapitre 2 : L’ombre de Javier et le grand livre noir
À neuf heures du matin, le manoir des Romano ne ressemblait plus à une forteresse imprenable, mais à un théâtre de crime mis sous cloche par sa propre paranoïa.

L’avocat principal du syndicat familial, Maître Arthur Vance, était arrivé en trombe depuis le Loop de Chicago, sa serviette en cuir sous le bras, le visage blême. Dès qu’il avait franchi le seuil, il avait imposé une règle absolue : « Pas de sang dans cette maison tant que nous n’avons pas sécurisé la structure juridique. Dante, si la brigade criminelle ou le FBI débarquent pour une fusillade avec des représailles internes, chaque compte bancaire, chaque société écran de Lake Shore Drive et chaque terminal de fret sera gelé par ordonnance fédérale. »

Dante avait fait attacher Gabriel à un fauteuil lourd dans la bibliothèque insonorisée du sous-sol, sous la surveillance de deux gardes triés sur le volet dont la fidélité avait été éprouvée lors des purges de 2021.

Dans le bureau du premier étage, les serveurs de surveillance tournaient à plein régime. Les registres du système de sécurité révélaient une réalité accablante : le manoir Romano fonctionnait comme une petite institution bureaucratique et opaque. Badges magnétiques nominatifs, capteurs infrarouges, fréquences radio chiffrées, immatriculations des véhicules entrant par les grilles en fer forgé, plannings stricts des livraisons de cuisine… Rien ne pouvait se produire au hasard. Pour qu’un tireur d’élite puisse aligner la salle à manger depuis un angle mort du pavillon d’hiver, il avait fallu altérer au moins trois couches indépendantes de vérification.