Je me relevai lentement, chancelant sur mes jambes flageolantes comme un faon nouveau-né.

Le vent d’ouest se levait, apportant l’odeur saline et propre de l’océan Atlantique tout proche. À quelques mètres de moi, la petite barque à fond plat oscillait doucement contre le tronc du vieux saule. Au fond de l’embarcation, sous une bâche goudronnée que mon père avait disposée des semaines plus tôt, je savais ce qui m’attendait : un sac de toile contenant une miche de pain sec, quelques pièces de cuivre sans armoiries, une veste de drap rude de marin, et une lettre scellée adressée à un capitaine de caboteur qui appareillait chaque jeudi matin au port de Honfleur pour les terres lointaines du Brésil.

Je m’approchai de l’eau. Dans le miroir sombre du canal, libre de toute cire, ridé par le vent nocturne et éclairé par le croissant d’argent, je regardai mon reflet.

Mon visage était noir de suie, balafré de griffures sanglantes, mes cheveux trempés collaient à mon front. Mon nœud papillon en soie, ce lien absurde qui m’étouffait une heure plus tôt devant quarante paires d’yeux sans âme, ne tenait plus que par un fil effiloché.

Je portai les mains à mon cou. D’un geste lent, mesuré, d’une force que je ne me connaissais pas, j’arrachai le nœud noir de mon col et le laissai tomber dans l’eau sombre.

Le ruban de soie flotta une seconde à la surface, entraîné par le reflux de la marée descendante, puis disparut pour toujours dans l’ombre du grand canal.

Je détachai l’amarre de chanvre, montai à bord de la barque sans faire le moindre bruit, et saisis les rames.

Tandis que la proue fendait l’eau noire en direction de la mer, je ne me retournai pas une seule fois vers les lumières lointaines du manoir en flammes qui achevait de consumer le nom de mes pères.