« La chair guérit, Émile. Les chaînes, jamais », répondit-il en serrant les dents tandis qu’il arrachait un pan de sa doublure pour tasser le tissu contre sa plaie. Il laissa échapper un grognement rauque qui me fit dresser les cheveux sur la tête, puis il noua fermement sa cravate de soie autour de sa taille pour comprimer l’hémorragie. « Écoute-moi bien. Nous n’avons pas dix minutes. Julian connaît l’existence de cette galerie, même s’il en ignore l’issue. Il sait qu’elle mène aux anciennes carrières sous le canal. Il va envoyer les Vaneck par l’entrée basse du moulin pour nous couper la route. »
« Pourquoi ils nous font ça ? » demandai-je en m’agrippant à ses genoux. « On est de leur famille ! Hélène est ma marraine ! »
Un rire triste, sans joie, déforma les lèvres de mon père.
« Hélène n’a pas de filleuls, mon garçon. Elle n’a que des parts dans un consortium d’armement qui fait faillite depuis que le gouvernement a annulé les contrats coloniaux. Cette maison ne tient debout que grâce à la dette. La dette que ton grand-père a contractée auprès des pires usuriers de Paris. Et le seul moyen d’annuler cette dette, c’était de donner en garantie le domaine maritime de ta mère… ou d’utiliser le certificat de décès du dernier descendant mâle en ligne directe pour toucher la prime des assurances de Londres. »
Le froid de la galerie sembla pénétrer directement dans mes os.
« Ils voulaient me tuer ? »
« Ils voulaient que tu cesses d’exister légalement. Pour le monde d’en haut, un enfant qui se noie dans l’étang un soir d’automne est une tragédie banale. On verse deux larmes dans un mouchoir en dentelle, on commande un cercueil scellé d’une cinquantaine de kilos de pierres, et Julian empoche deux millions de francs-or deux semaines plus tard pour renflouer les banques de la famille. »
Il se remit debout avec une lenteur effroyable, s’appuyant à la paroi rocheuse qui laissait des traces blanches sur sa veste de soirée en lambeaux. Il prit la lampe tempête de la main gauche ; sa main droite pendait mollement le long de son flanc, inutile.
« Prends mon bras droit. Tiens-le serré contre toi. Si je commence à chanceler, ne me retiens pas, cours devant. La galerie ne bifurque qu’une fois, au niveau du puits d’aération. Tu prendras toujours le passage où le vent vient de face. Jamais celui où l’air est tiède. Tu as compris ? »
« Je ne te laisserai pas tout seul ici », dis-je en secouant la tête avec obstination.
« Tu feras ce que je te dis parce que c’est la seule façon de prouver que ta mère n’est pas morte pour rien », cracha-t-il avec une dureté soudaine qui me glaça le sang. Ses yeux brillaient d’une fièvre sombre dans la lumière dansante de la lanterne. « C’est elle qui m’a donné le plan de ces galeries avant qu’ils ne l’empoisonnent à petit feu avec leur teinture d’opium. Elle savait. Elle a tenu six mois pour que j’aie le temps de préparer la cache sous le bassin. Alors marche, Émile. Marche comme si chaque seconde était un mètre de terre qu’on te jette sur la tête. »
Nous avançâmes dans l’enfilade de couloirs souterrains. La voûte s’abaissait par endroits, nous obligeant à courber l’échine. L’eau suintait des fissures de la roche, tombant en gouttes régulières qui faisaient écho dans le lointain comme une montre d’apocalypse. Sous nos pieds, la boue calcaire aspirait mes souliers vernis. Je finis par les perdre tous les deux dans une ornière gluante, continuant en chaussettes trempées, mes orteils heurtant les silex tranchants sans que je prenne la peine de m’en soucier. La terreur est un anesthésiant puissant.
Derrière nous, un bruit sourd retentit, suivi d’une détonation étouffée qui fit vibrer le plafond de pierre. De la poussière blanche tomba en pluie fine sur nos cheveux.
« Ils ont fait sauter l’horloge », murmura mon père sans ralentir son pas lourd. « Ils ont utilisé la poudre noire de la réserve de chasse. Ils seront sur nous dans cinq minutes. »
Le sol commença à remonter légèrement. L’air, jusqu’alors saturé d’humidité moisie, devint plus vif, plus piquant. Une odeur de vase, de marée descendante et d’herbes pourries remplaça le salpêtre.
Nous arrivâmes devant la bifurcation.
À gauche, une arche maçonnée en briques rouges s’enfonçait dans une tiédeur suspecte, d’où montait une faible lueur tremblotante. À droite, un boyau étroit taillé grossièrement dans la craie, noir comme la gueule d’un loup, d’où s’engouffrait un courant d’air glacial qui fit vaciller la flamme de notre lanterne.
Mon père s’arrêta net. Il éteignit la lampe d’un coup de pouce sur le régulateur. L’obscurité retomba d’un coup, épaisse, vertigineuse.
« Pourquoi tu as éteint ? » chuchotai-je dans son cou.
« Regarde la lueur à gauche », me dit-il tout bas à l’oreille.
Dans le boyau de briques, à une cinquantaine de mètres, une ombre immense se dessinait sur la courbe de la voûte. Une voix d’homme jurait à voix basse, accompagnée par le cliquetis caractéristique d’un levier de culasse qu’on arme. C’était l’un des frères Vaneck. Il attendait au carrefour avec une torche posée au sol, surveillant la sortie principale qui débouchait sur l’ancien moulin à marée.
Julian avait deviné juste. Il avait posté ses tueurs aux issues évidentes.
« On ne peut pas passer », murmurai-je, saisi d’un désespoir d’enfant qui ne voit aucune issue à la cruauté du monde des grands.
« On ne prend pas le moulin », répondit mon père dans un souffle rauque. « On prend le canal sous-fluvial. »
« Mais… c’est sous l’eau ? »
« À marée basse, il y a un espace de deux pieds d’air entre la voûte et la vase. La marée a tourné il y a une heure. C’est pour cela que la réception avait lieu ce soir. Julian croyait profiter du solstice d’hiver pour nous piéger chez nous, mais il a oublié que les grandes marées d’octobre vident le canal plus vite que n’importe quelle pompe. »