Mon père ne bougea pas d’un pouce. Il ne tenta même pas d’esquiver.
Au lieu de cela, de sa main valide, il fouilla sous sa veste et en sortit un petit pistolet de poche à deux canons basculants — une arme ridicule pour un affrontement sous terre, mais chargée à blanc avec un mélange de poudre et de phosphore de mineur qu’il conservait pour les signaux de détresse. Il ne visa pas les hommes qui arrivaient. Il leva le canon vers le ciel de la voûte, juste à l’endroit où une veine d’argile friable soutenait une masse colossale de calcaire délité par les infiltrations de l’estuaire.
« Émile ! Ouvrir ! Maintenant ! » rugit-il dans un ultime souffle qui déchira ses poumons.
Mes doigts étaient gourds, gelés par l’eau d’octobre, couverts d’une boue grasse qui me faisait glisser sur le métal. J’enfonçai la petite tige d’acier dans le trou de la serrure.
Premier cran. Je sentis la résistance du premier ressort.
Ne force pas. Écoute avec tes doigts. La voix de mon père dans l’atelier me revint comme si le temps s’était suspendu. Si tu forces, l’acier ploie et tu restes prisonnier du coffre.
Un deuxième coup de feu éclata derrière moi. J’entendis un grognement étouffé, un bruit mat de chair perforée, suivi du clapotis lourd d’un corps qui bascule en avant dans la vase.
« Papa ! » hurlai-je sans me retourner.
« Le deuxième cran ! » cracha-t-il dans un râle d’agonie où bouillonnait le sang. « Tourne, bon Dieu ! Tourne ! »
Je fermai les yeux. J’oubliai le froid mortel de l’eau, j’oubliai l’odeur de la poudre qui empestait le conduit, j’oubliai les bottes des tueurs qui écrasaient l’eau à moins de quinze mètres de nous. Je ne vis plus que l’établi en noyer de mon père, la lumière dorée d’une lampe à huile un soir d’automne, et ses grosses mains chaudes qui guidaient mes poignets d’enfant maladroit.
Une impulsion sèche du pouce vers le haut. Un clic minuscule, presque imperceptible, vibra à travers le fer rouillé.
Le pêne céda.
Je tirai de toutes mes forces sur la chape de fer. Le cadenas s’ouvrit avec un grincement libérateur. La chaîne lourde glissa le long des barreaux et tomba dans l’eau avec un bruit sourd de ferraille vaincue. De mes deux mains nues, ensanglantées, je poussai le vantail de la grille rouillée qui s’ouvrit en grinçant vers la nuit libre, vers les herbes sauvages, vers l’odeur du vent marin et la lueur protectrice de la lune d’octobre.
« C’est ouvert ! » criai-je en me retournant pour plonger vers lui. « Papa, c’est ouvert ! Viens ! »
Mon père était à genoux dans un mètre d’eau rougie par ses blessures. Les frères Vaneck n’étaient plus qu’à cinq brasses de lui, leurs couteaux de chasse brillant sous la lueur de leurs flambeaux poisseux de résine. Julian apparaissait derrière eux, son beau gilet de velours éclaboussé de fange, ses cheveux fins collés à son crâne par la sueur, le regard possédé par la folie de la traque.
« Prends le gamin d’abord ! » beugla Julian en pointant son arme vers moi. « Pas vivant ! Plus personne ne doit sortir vivant de ce trou ! »
Mon père leva lentement son pistolet vers la fissure argileuse du plafond, à un demi-mètre au-dessus de sa tête.
Il tourna une dernière fois son regard vers moi. Ce n’était plus le regard sévère du patriarche accablé par les dettes d’une maison maudite. C’était le visage d’un homme qui venait enfin de payer sa propre rançon, d’un homme libre qui regardait son fils franchir la dernière porte.
« Ne te retourne jamais, Émile », dit-il d’une voix parfaitement claire, presque douce, qui couvrit le vacarme des pas des monstres. « Et ne remets jamais les pieds dans une maison où les parquets brillent trop. »
Il pressa la détente.
Le coup de feu ne fit pas le bruit sec d’une arme de poing. Il produisit une déflagration aveuglante, un éclair blanc qui illumina le tunnel d’une lueur d’enfer, enflammant instantanément les poches de gaz de marais accumulées sous la voûte depuis des décennies.
La roche friable ne résista pas.
Dans un rugissement de tonnerre semblable à l’effondrement d’une montagne, des blocs de calcaire de plusieurs tonnes se détachèrent du plafond en une cascade titanesque, entraînant avec eux des milliers de mètres cubes de boue, d’eau de canal et de débris centenaires. Le conduit s’effondra comme un château de cartes entre mon père et moi.
Le souffle de l’explosion me projeta violemment à travers l’ouverture de la grille, me propulsant comme un bouchon de paille au milieu des joncs et des roseaux de la berge extérieure.
Je retombai lourdement dans l’herbe mouillée, le visage enfoui dans la terre meuble, le tympan gauche percé, crachant une eau noirâtre et suffocante. Derrière moi, la terre trembla pendant de longues secondes encore, un roulement sourd d’entrailles terrestres qui se referment pour toujours sur leurs secrets. Puis, un silence absolu, magistral, écrasant, s’abattit sur la berge du canal.
Il n’y avait plus de galerie. Il n’y avait plus de bruits de bottes, plus de rires sardoniques d’Hélène, plus d’ordres tranchants de l’oncle Julian, plus de pas lourds des frères Vaneck.
Il ne restait qu’un cratère bouillonnant où l’eau sombre de l’estuaire s’engouffrait à gros bouillons, aspirant les derniers débris du manoir dans un siphon silencieux qui s’apaisa peu à peu sous la lumière impassible des étoiles.
Je restai là, prostré sur le ventre, incapable de bouger, mes petits doigts enfoncés dans la boue de la berge. La douleur de mes mains écorchées, le froid cuisant de ma chemise déchirée, le sifflement assourdissant dans ma tête… tout cela n’était rien comparé au vide immense qui venait de s’ouvrir dans ma poitrine.
Papa.
Je ne pleurais plus. Comme il l’avait prédit, mes larmes avaient séché net, brûlées par la poudre et le souffle du feu souterrain. Le gamin en smoking étriqué qui sanglotait sur le parquet ciré du salon d’apparat venait de disparaître sous l’éboulement avec le reste de la lignée De Vigny.