Il me poussa dans le boyau de droite. L’ouverture était si étroite que mes épaules frottaient les parois rugueuses. Mon père dut se contorsionner pour entrer, étouffant un cri de supplice quand sa blessure percuta un angle de silex. Son haleine sentait le fer et le sang caillé. Je sentais qu’il perdait ses forces, que son corps immense n’était plus guidé que par une rage mécanique, celle d’un animal traqué qui refuse de mourir sous les yeux de son petit.

Nous rampâmes pendant ce qui me parut être des heures dans une boue glaciale qui montait jusqu’à ma poitrine. L’eau était saumâtre, brûlant les écorchures de mes genoux et de mes mains. Au-dessus de nos têtes, nous entendions distinctement le grondement étouffé du courant, le poids immense de l’estuaire qui pesait sur quelques centimètres de voûte calcaire fissurée. Si la maçonnerie cédait, nous serions écrasés et noyés en une fraction de seconde, notre tombe scellée par la mer.

Puis, la galerie s’élargit brutalement.

L’eau nous arrivait désormais aux hanches. Nous étions dans un vaste conduit circulaire tapissé de mousse d’eau douce et de coquillages fossiles. Au bout du tunnel, à une trentaine de mètres, une ouverture grillagée laissait passer la lumière argentée de la lune d’octobre. À travers les barreaux rouillés, on voyait la berge déserte du canal, les herbes folles agitées par le vent du large, et au loin, la silhouette massive d’une barque à fond plat amarrée sous un saule pleureur centenaire.

« On y est », dis-je en me retournant vers lui, le cœur battant à tout rompre d’une folle lueur d’espoir. « Papa, regarde ! La barque ! »

Mon père ne répondit pas.

Il s’était adossé contre la paroi glissante du collecteur d’eau. Ses jambes avaient cédé. Il était assis dans l’eau glacée, son buste maintenu hors de l’eau par la seule force de ses coudes plantés dans la vase. Son visage, sous la lueur lointaine de la lune, n’avait plus aucune couleur humaine ; il avait la teinte grise de la craie qui nous entourait.

« Papa ! Lève-toi ! Il ne reste que la grille ! »

« La grille… est cadenassée de l’extérieur, Émile », parvint-il à articuler, chaque mot lui arrachant une écume rosée au coin des lèvres.

« Mais tu as la clé ! Tu as jeté la clé du lustre, mais tu as les autres dans ta poche ! »

Il leva lentement sa main gauche, tremblante, maculée de boue et de sang noir. Dans sa paume reposait un petit objet d’acier fin, pas plus grand qu’une épingle à cheveux, replié en crochet. Un passe-partout de serrurier.

« Pas les cadenas modernes… que Julian a fait poser le mois dernier », murmura-t-il. « Mes mains tremblent trop. Je n’arrive plus à sentir les goupilles. Mes doigts… sont morts, mon petit. »

Un bruit d’éclaboussures lointaines résonna derrière nous dans le boyau. Des voix d’hommes. Des cris furieux.

« Ils sont par là ! Suivez la trace de sang dans le conduit d’évacuation ! Il pisse comme un cochon égorgé, il ne tiendra pas jusqu’au fleuve ! »

C’était la voix d’un des Vaneck. Ils avaient fini par trouver le passage secret dissimulé derrière la corniche de calcaire. Ils progressaient rapidement, guidés par la piste écarlate que mon père laissait derrière lui depuis le palier aux clous d’ancrage.

Mon père me regarda droit dans les yeux. Dans son regard, je ne vis aucune pitié, aucune faiblesse d’adulte qui cherche à épargner un enfant. Il me regardait comme son égal, comme le dernier survivant d’un naufrage auquel il passait le dernier gouvernail.

« Prends cet outil », ordonna-t-il d’une voix qui retrouva miraculeusement une rigueur d’acier. « Tu te souviens de l’armoire de l’atelier ? Tu te souviens des après-midi où je te faisais crocheter les serrures de coffrets espagnols les yeux fermés ? »

« Je n’y arrivais jamais du premier coup », pleurai-je en serrant le bout de métal contre ma poitrine tremblante. « Tu te mettais en colère parce que je brisais les tiges ! »

« Ce soir, tu ne la briseras pas. Parce que si tu la brises, ils te ramèneront dans le salon ciré. Ils te mettront un autre nœud papillon. Et dans dix jours, ils t’emmèneront faire une promenade en barque sur l’étang sans fond, et personne ne viendra jamais chercher ton corps sous les nénuphars. »

Il me saisit par le revers de mon smoking trempé, m’attirant violemment contre son visage brûlant de fièvre.

« Tu es un De Vigny, Émile. Tu n’es pas la proie. C’est eux qui ont peur de toi. C’est pour ça qu’ils sont quarante contre un enfant et un moribond. Va à cette grille. Deux crans à droite, une poussée franche vers le haut pour bloquer le pêne, et tu tires la cheville de retenue. Fais-le maintenant. »

Il me repoussa avec ce qui lui restait d’énergie.

Je me retournai et me jetai à travers l’eau saumâtre. Mes pieds nus dérapaient sur les pierres moussues. L’eau glacée me coupait le souffle, montant jusqu’à mon menton, mais je ne m’arrêtai pas. Je nageai les trois derniers mètres comme un rat affolé jusqu’à percuter de plein fouet les barreaux de fer forgé de la grille d’échappement.

Le cadenas était là, suspendu à une chaîne épaisse qui ceinturait les montants de fer. C’était un modèle lourd, de facture anglaise, protégé par une chape d’acier trempé.

Derrière moi, les bruits de pas dans l’eau se rapprochaient avec une rapidité terrifiante. Les lueurs de torches commençaient à danser sur les parois calcaires de la galerie, transformant les ombres des stalactites en mâchoires de monstres prêtes à se refermer.

« Les voilà ! » hurla une voix rauque. « Marc est là-bas, affalé dans la vase ! Tirez-lui dans les jambes pour qu’il ne plonge pas ! »

Une détonation retentit sous la voûte circulaire avec un fracas de canon. La balle ricocha sur l’eau à quelques centimètres de mon père, projetant une gerbe d’écume boueuse contre son visage.