« Papa ! »

Ce cri rompit le charme de cire qui semblait pétrifier la pièce.

Mon père ne cria pas. Il ne bondit pas sur Julian. Il fit la seule chose que ces monstres de salon n’avaient pas prévue : il plongea la main dans la poche droite de sa veste, en tira une lourde clé de bronze noircie par l’oxydation, et la jeta avec une force inouïe directement contre le lustre monumental de cristal de Bohême suspendu au-dessus du vestibule.

Le choc produisit un tintement de cloche fêlée, suivi immédiatement du fracas assourdissant de trois branches de cristal qui se brisèrent et s’écrasèrent sur les dalles de l’entrée dans une pluie de poignards de verre.

La comtesse poussa un glapissement aigu. Les frères Vaneck reculèrent d’un pas d’instinct, protégeant leurs visages.

Durant cette infime seconde de panique mondaine, mon père pivota sur lui-même. D’un coup de coude sec dans le sternum d’Hélène, il lui fit lâcher prise. La femme s’effondra en arrière avec un râle étranglé, ses talons glissant sur la cire du parquet. Avant même que je ne touche le sol, les mains calleuses de mon père se refermèrent sous mes aisselles, m’arrachant à l’abîme du tapis pour me coller contre sa poitrine.

« Retenez-le ! » hurla Julian, perdant soudain toute sa morgue aristocratique. « Ne le laissez pas atteindre le vestibule de service ! Fermez les portes extérieures ! »

Le domaine de la Chesnaye n’était pas un simple manoir ; c’était une forteresse camouflée sous les stucs du dix-huitième siècle, bâtie sur un dédale d’anciennes carrières de calcaire. Mon père connaissait chaque interstice de cette bâtisse pour y avoir été enfermé pendant les hivers de son enfance par son propre grand-père.

Il ne courut pas vers les grandes portes vitrées qui ouvraient sur le parc brumeux — il savait que les grilles étaient verrouillées et gardées par des hommes armés de mousquetons à canon scié. Il fit volte-face et se rua vers le renfoncement obscur situé sous la volée principale de l’escalier, là où trônait une immense horloge comtoise en acajou massif dont le balancier s’était arrêté à minuit passé de cinq minutes depuis près de quarante ans.

Les pas lourds des frères Vaneck résonnèrent sur le parquet, brisant les débris de cristal qui crissaient comme des os broyés.

« Marc ! Arrête-toi, imbécile ! Tu ne sortiras pas vivant du domaine ! » criait Cormier depuis l’étage, sa voix chevrotante trahissant une terreur pure. « Si tu meurs sans ratifier, tout revient à l’État ! Nous serons tous ruinés ! »

Mon père percuta de l’épaule le flanc droit de l’horloge. Un déclic métallique, sec et ancien, retentit dans l’épaisseur de la boiserie. Le panneau arrière de l’horloge pivota vers l’intérieur, révélant un gouffre noir d’où monta une odeur de salpêtre, d’eau croupie et de suie froide.

« Baisse la tête, Émile ! » m’ordonna mon père en me précipitant devant lui dans le boyau obscur.

Je trébuchai sur des marches taillées à même la roche vive, glissantes d’humidité. Je tombai sur les mains, m’écorchant les paumes contre le calcaire rugueux, mais mon père était déjà derrière moi. Il tira le battant de bois lourd qui se referma avec un bruit mat de tombeau. Au même instant, un projectile percuta le panneau extérieur avec un claquement sec, pulvérisant l’acajou à quelques centimètres de nos têtes. Un coup de feu d’intérieur. Julian avait tiré.

Le silence retomba brutalement, étouffé par la masse des murs épais de trois mètres.

Seule subsistait la respiration haletante de mon père, rauque, déchirée comme un soufflet percé. Dans l’obscurité totale, je cherchai son bras à tâtons. Mes doigts rencontrèrent son gilet en satin. C’était tiède et poisseux.

« Papa… tu es blessé ? »

« Continue de descendre », souffla-t-il, la voix altérée par une douleur qu’il tentait d’écraser sous sa volonté. « Compte les marches. À quarante-deux, il y a un palier. Ne touche pas le mur de droite. Il y a des clous d’ancrage qui rouillent depuis le siècle dernier. »

« Papa, ton gilet… »

« Émile. Obéis. »

Ce ton n’admettait aucune réplique. C’était la voix du capitaine qu’il avait été avant de revenir s’enfermer dans ce tombeau de famille pour tenter de m’arracher à la malédiction des De Vigny. Je déglutis ma salive amère, ravalai mes larmes et me mis à descendre à quatre pattes, comptant à voix basse dans la nuit d’encre.

Une, deux, trois, quatre…

Chaque chiffre était une prière d’enfant jetée contre l’oubli. En haut, à travers l’épaisseur de la pierre, on entendait des vibrations sourdes. Ils martelaient le fond de l’horloge. Ils allaient utiliser des leviers en fer ou de la poudre pour forcer le passage. Julian n’était pas homme à reculer devant la destruction d’un meuble d’époque quand sa survie financière et sa liberté étaient en jeu.

Trente-huit, trente-neuf, quarante, quarante et un, quarante-deux.

Mes mains heurtèrent un sol plat, recouvert d’une couche épaisse de poussière fine qui me fit éternuer. Mon père s’effondra lourdement à côté de moi sur le palier de calcaire. Un raclement métallique déchira l’ombre : il venait de frotter une allumette soufrée sur la roche.

La flamme bleuâtre vacilla, hésita, puis nourrit une mèche de cotonnade imbibée d’huile dans une petite lampe tempête qu’il avait trouvée sur une corniche invisible. La clarté jaune et tremblotante sculpta son visage.

Il était d’une pâleur de cire. Une tache sombre, large comme une assiette, s’étendait sur le côté gauche de sa chemise blanche, au niveau des côtes flottantes. La balle tirée à travers le bois avait dévié, mais elle l’avait mordu profondément. Le sang coulait le long de sa ceinture, imbibant le tissu jusqu’à ses cuisses.

« Tu saignes trop », dis-je, la gorge nouée, les larmes remontant malgré moi.