Camille serra sa main.
« Je l’espère. »
Isabelle sourit.
« Et moi aussi, je l’adore. »
Vers dix heures, la porte s’ouvrit.
Un vieil homme entra.
Il portait un manteau brun olive très usé.
Ses cheveux blancs étaient en désordre.
Ses chaussures semblaient avoir parcouru des kilomètres.
Dans sa main gauche, quelques pièces de monnaie tintaient doucement.
Camille leva les yeux.
Puis éclata de rire.
« Grand-père ! »
Marcel sourit.
Il avança lentement jusqu’au comptoir.
« Bonjour, mademoiselle. »
Camille croisa les bras, amusée.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Marcel ouvrit sa main.
« Je voudrais un croissant. »
Elle secoua la tête.
« Bien sûr. »
Il compta ses pièces.
Puis leva les yeux.
« Je n’ai pas assez d’argent. »
Camille sentit immédiatement les larmes monter.
Trois ans s’étaient écoulés.
Mais elle revoyait parfaitement cette matinée à la Maison Dubois.
Le comptoir de marbre.
Les clients élégants.
Le vieux manteau.
Et les mots qui avaient changé sa vie.
Elle prit une pince.
Choisit un croissant doré.
Le plaça dans un petit sachet bleu pâle.
Puis le tendit à Marcel.
« C’est pour moi, monsieur. »
Le vieillard resta immobile.
Ses yeux se remplirent de larmes.
Puis il murmura :
« Élise aurait été si fière de toi. »
Camille contourna le comptoir.
Elle prit son grand-père dans ses bras.
Marcel ferma les yeux.
Pendant un instant, il sentit presque la présence de son épouse.
Comme si elle était là, à côté d’eux.
Souriante.
Heureuse.
Le Pain d’Élise connut des débuts difficiles.
Camille travaillait beaucoup.
Certains matins, les ventes étaient décevantes.
Parfois, une machine tombait en panne.
Parfois, les coûts augmentaient.
Mais elle avait appris à ne pas céder au découragement.
Elle tenait ses comptes.
Écoutait ses clients.
Améliorait ses recettes.
Et prenait soin de son équipe.
Progressivement, la boulangerie trouva sa clientèle.
Des familles venaient acheter leur pain.
Des étudiants passaient prendre un café.
Des personnes âgées s’arrêtaient pour discuter.
Le quartier adopta peu à peu cette nouvelle adresse.
Camille mit également en place un partenariat avec une association locale pour redistribuer les invendus adaptés à la consommation.
Elle voulait aider sans mettre son entreprise en difficulté.
Et elle tenait à préserver la dignité des personnes bénéficiaires.
Un jour, une jeune femme vint demander du travail.
Elle s’appelait Manon.
Elle avait vingt ans.
Elle expliqua qu’elle avait quitté une pâtisserie où son responsable la rabaissait constamment.
Camille l’écouta attentivement.
Manon paraissait nerveuse.
« Je sais que je n’ai pas beaucoup d’expérience. »
Camille sourit.
« Ce n’est pas grave. »
« Et je fais parfois des erreurs. »
« Tout le monde en fait. »
Manon baissa les yeux.
« Mon ancien patron disait que j’étais trop lente. »
Camille sentit une douleur ancienne remonter.
Elle se souvint de Victoria.
Du badge.
De l’humiliation.
Puis elle répondit doucement :
« Ici, on apprend. »
Manon releva la tête.
« Vous êtes sérieuse ? »
« Oui. »
Camille lui tendit une feuille présentant les conditions du poste.
« Nous allons commencer par un entretien. Et si nous travaillons ensemble, je prendrai le temps de te former. »
Manon sourit.
Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l’impression que quelqu’un croyait en elle.
Un an plus tard, Camille reçut une visite inattendue.
Victoria Dubois entra dans sa boulangerie.
Elle avait changé.
Ses cheveux noirs étaient légèrement grisonnants.
Son visage semblait plus fatigué.
Elle portait toujours des vêtements élégants, mais son attitude était moins rigide.
Camille la reconnut immédiatement.
Pendant quelques secondes, elles restèrent silencieuses.
Puis Victoria s’approcha.
« Bonjour, Camille. »
« Bonjour, madame Dubois. »
La patronne regarda autour d’elle.
« C’est un très bel établissement. »
Camille acquiesça.
« Merci. »
Victoria hésita.
Puis elle dit :
« J’ai entendu parler de ta réussite. »
Camille sourit poliment.
« C’est gentil. »
Un silence suivit.
Victoria baissa légèrement la tête.
« Je voulais aussi te présenter mes excuses. »
Camille resta immobile.
« Vous l’avez déjà fait. »
« Pas vraiment. »
Victoria prit une inspiration.
« À l’époque, je pensais que mes exigences justifiaient ma manière de traiter les gens. »
Elle regarda les employés derrière le comptoir.
« J’avais tort. »
Camille ne répondit pas.
Victoria poursuivit :
« J’ai perdu plusieurs collaborateurs. J’ai dû revoir toute mon organisation. Et j’ai compris trop tard que j’avais créé un climat dans lequel les gens avaient peur de moi. »
Ses yeux se remplirent légèrement de larmes.
« Je suis désolée de t’avoir humiliée. »
Camille regarda cette femme qui lui avait causé tant de peine.
Elle ne ressentait plus la même colère.
Mais elle n’avait rien oublié.
« J’accepte vos excuses », répondit-elle doucement.
Victoria releva les yeux.
Camille poursuivit :
« J’espère simplement que personne d’autre n’aura à vivre ce que j’ai vécu. »
La patronne acquiesça.
« Je fais tout pour cela. »
Puis elle regarda la vitrine.
« Est-ce que je peux acheter un croissant ? »
Camille sourit.
« Bien sûr. »
Elle en choisit un.
Le plaça dans un sachet.
Et le tendit à Victoria.
Cette fois, il n’y eut ni humiliation ni menace.
Seulement deux femmes qui avaient traversé des épreuves différentes et appris quelque chose d’essentiel.
Les années passèrent.
Camille développa sa boulangerie avec prudence.
Elle forma plusieurs apprentis.
Elle participa à des événements artisanaux.
Elle trouva sa place parmi les professionnels de la pâtisserie lyonnaise.
Théo termina ses études.
Isabelle put réduire ses heures de travail et profiter davantage de la vie.
Et Marcel resta proche de sa famille.
Il venait souvent au Pain d’Élise.
Toujours dans son vieux manteau.
Toujours avec ses souvenirs.
Parfois, il s’asseyait près de la fenêtre et regardait Camille travailler.
Il aimait observer ses gestes précis.
Son sourire.
La manière dont elle parlait aux clients.
Il retrouvait en elle quelque chose d’Adrien.
Et surtout quelque chose d’Élise.
Lorsque Marcel eut quatre-vingt-quatre ans, sa santé commença à décliner.
Il marchait plus lentement.
Il se fatiguait plus rapidement.