D’autres venaient simplement acheter leur petit déjeuner avant de rejoindre leurs bureaux.

Camille aimait cet univers.

Elle admirait le travail des pâtissiers.

Elle observait leurs gestes lorsque l’occasion se présentait.

Mais elle redoutait sa patronne.

Victoria Dubois était une femme élégante, toujours impeccablement coiffée.

Ses cheveux noirs formaient un carré strict.

Elle portait ce matin-là un cardigan vert émeraude, une blouse en soie crème, un pantalon bleu marine et de petites boucles d’oreilles en or.

Victoria avait construit sa réputation sur l’excellence de ses produits.

Elle possédait un véritable talent commercial.

Mais elle était devenue obsédée par l’image de son établissement.

Elle n’aimait pas les clients modestes.

Elle surveillait les employés constamment.

Et elle considérait la moindre erreur comme une menace pour sa réputation.

« Ici, nous vendons une expérience », répétait-elle.

« Pas seulement du pain. »

Camille comprenait l’importance de la qualité.

Mais elle n’acceptait pas l’idée que cette qualité donne le droit de mépriser les gens.

Vers neuf heures, un vieil homme entra dans la boulangerie.

Son manteau était humide.

Ses chaussures semblaient avoir parcouru des kilomètres.

Ses mains étaient rugueuses.

Son dos légèrement voûté.

Il s’approcha du comptoir sans parler.

Puis il ouvrit sa main gauche.

Quelques pièces de monnaie reposaient sur sa paume.

Il les compta lentement.

Une fois.

Puis une seconde.

Son visage se remplit d’embarras.

Camille l’observait depuis l’autre côté du comptoir.

Elle remarqua son regard fixé sur un croissant doré.

Elle remarqua aussi ses doigts tremblants.

Le vieil homme semblait hésiter entre demander le prix et repartir discrètement.

Camille prit une paire de pinces.

Elle saisit un croissant.

Le plaça dans un sachet bleu pâle.

Puis tendit le petit sac au-dessus du comptoir.

« Tenez, monsieur. »

Le vieillard releva les yeux.

« Je n’ai pas assez d’argent. »

Camille lui adressa un sourire chaleureux.

« C’est pour moi, monsieur. »

Le vieil homme resta silencieux.

Ses yeux se remplirent d’une émotion inattendue.

« Vous êtes certaine ? »

« Bien sûr. »

« Vous ne me connaissez pas. »

Camille sourit.

« Ce n’est pas nécessaire pour offrir un croissant. »

Marcel baissa les yeux vers le sachet.

Il le prit délicatement.

Ses doigts tremblaient.

Il semblait chercher ses mots.

Puis il murmura :

« Merci, mademoiselle. »

Camille acquiesça.

« Bonne journée, monsieur. »

Mais avant qu’il puisse répondre, une voix froide retentit derrière elle.

« Tu offres mes croissants ? »

Victoria Dubois venait d’arriver.

Elle avait aperçu le sachet.

Puis les vêtements du vieil homme.

Son expression s’était immédiatement durcie.

Camille se tourna vers elle.

« Madame, je vais payer. »

Victoria s’approcha.

« Tu crois que tu peux décider de distribuer mes produits ? »

« Non, madame. Je voulais simplement aider ce monsieur. »

« Nous ne sommes pas une association caritative. »

Plusieurs clients tournèrent la tête.

Camille sentit ses joues rougir.

« Je comprends, mais je pensais… »

« Justement. Tu as pensé à ma place. »

Victoria désigna le badge argenté fixé sur sa poitrine.

« Enlève ton badge. Tu es virée ! »

Camille resta figée.

Puis elle obéit.

De l’autre côté du comptoir, Marcel regardait la scène sans bouger.

Il entendit les derniers mots de Victoria.

Puis il entendit Camille murmurer :

« Je suis désolée, madame. »

Ce fut cette phrase qui le bouleversa le plus.

La jeune femme venait de perdre son emploi.

Et pourtant, elle s’excusait encore.

Marcel sortit son téléphone.

Il appela.

Et prononça les mots que quelqu’un attendait depuis plusieurs semaines.

« Je l’ai retrouvée. »

PARTIE 2 — LE SECRET DE MARCEL LAURENT
La personne qui venait de répondre au téléphone s’appelait Claire Vautrin.

Elle avait cinquante-deux ans.

Avocate à Lyon, elle conseillait Marcel Laurent depuis près de quinze ans.

Lorsqu’elle entendit sa voix, elle comprit immédiatement que quelque chose d’important venait de se produire.

« Monsieur Laurent ? »

« Claire. »

« Vous avez des nouvelles ? »

Marcel regarda Camille.

La jeune femme tenait toujours son badge argenté dans sa main droite.

Ses yeux étaient brillants de larmes.

« Oui. »

« Vous êtes certain ? »

« Je l’ai retrouvée. »

Un silence suivit.

Puis l’avocate demanda :

« Camille Moreau ? »

Marcel ferma brièvement les yeux.

« Oui. »

« Où êtes-vous ? »

« À la Maison Dubois. »

« J’arrive. »

Marcel raccrocha.

Il rangea son téléphone dans la poche intérieure de son manteau, puis regarda Victoria.

« Madame, pourriez-vous permettre à cette jeune femme de rester quelques minutes ? »

La patronne croisa les bras.

« Elle ne fait plus partie de mon personnel. »

Marcel acquiesça.

« Je l’ai compris. »

Il regarda Camille.

« Mais j’aimerais lui parler. »

Victoria soupira.

« Vous commencez sérieusement à m’agacer. »

Le vieillard resta calme.

« Je vous demande seulement quelques minutes. »

Camille leva les yeux.

Elle ne comprenait rien.

Pourquoi cet homme avait-il un téléphone aussi coûteux ?

Pourquoi parlait-il avec autant d’assurance ?

Et pourquoi venait-il de prononcer une phrase aussi étrange ?

« Monsieur, ce n’est pas nécessaire », murmura-t-elle.

Marcel lui adressa un sourire triste.

« Je crois au contraire que cela l’est. »

Marcel Laurent était né à Lyon en 1947.

Il avait grandi dans une famille modeste du quartier de la Croix-Rousse.

Son père travaillait dans un atelier mécanique.

Sa mère était couturière.

Ils n’avaient pas beaucoup d’argent.

Mais ils avaient toujours essayé de vivre dignement.

Marcel avait quitté l’école tôt.

À seize ans, il travaillait déjà comme apprenti dans une boulangerie.

Il transportait les sacs de farine.

Nettoyait les fours.

Préparait les plaques.

Et observait les boulangers pendant des heures.

Il aimait profondément ce métier.

Il admirait la patience nécessaire pour obtenir un bon pain.

Il aimait l’odeur du levain.

Le bruit de la croûte qui craquait.

La chaleur des fournils pendant les matinées d’hiver.

À vingt-quatre ans, il ouvrit une petite boulangerie avec son épouse, Élise.

Elle était douce, intelligente et passionnée de pâtisserie.