Mais il ne lui avait pas facilité les examens.
Il voulait qu’elle sache que ses compétences lui appartenaient.
Un soir, après un cours particulièrement difficile, Camille retrouva Marcel dans un café.
Elle semblait découragée.
« Je n’y arriverai jamais. »
Il sourit.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« J’ai raté trois fois la même pâte feuilletée. »
Marcel éclata de rire.
Camille le regarda.
« Ce n’est pas drôle ! »
« Si, un peu. »
Elle croisa les bras.
Il reprit son sérieux.
« Tu sais combien de fournées j’ai ratées quand j’étais apprenti ? »
« Combien ? »
« Trop pour les compter. »
Camille sourit malgré elle.
Marcel poursuivit :
« Un bon artisan n’est pas quelqu’un qui ne se trompe jamais. C’est quelqu’un qui comprend ses erreurs. »
Elle baissa les yeux.
« Et si je ne suis pas assez douée ? »
Marcel lui prit doucement la main.
« Alors travaille encore. Mais ne laisse personne décider à ta place de ce que tu peux devenir. »
Camille sentit ses yeux se remplir de larmes.
« Merci… grand-père. »
Marcel resta immobile.
C’était la première fois qu’elle l’appelait ainsi.
Il baissa la tête.
Puis sourit avec une émotion immense.
« De rien, ma petite. »
PARTIE 4 — LA BOULANGERIE DU CŒUR
Trois ans après cette matinée pluvieuse, Camille Moreau avait vingt-six ans.
Elle avait terminé sa formation de pâtissière.
Elle avait travaillé dans plusieurs établissements lyonnais.
Elle avait appris à préparer des viennoiseries délicates, des entremets, des tartes aux fruits et des pains spéciaux.
Mais surtout, elle avait retrouvé confiance en elle.
Elle n’était plus la jeune employée qui tremblait devant Madame Dubois.
Elle savait désormais défendre son travail.
Reconnaître ses erreurs.
Et poursuivre ses ambitions.
Sa relation avec Marcel s’était également transformée.
Il venait régulièrement déjeuner chez Isabelle.
Il avait appris à connaître Théo.
Il assistait parfois aux petits événements familiaux.
Et il avait découvert une chose qu’il croyait perdue depuis la mort d’Élise.
Le bonheur d’appartenir à une famille.
Isabelle, d’abord méfiante, avait fini par apprécier le vieil homme.
Elle comprenait ses regrets.
Elle voyait aussi qu’il ne cherchait pas à prendre sa place auprès de Camille.
Un dimanche, ils préparèrent ensemble un repas familial.
Marcel arriva avec un panier de produits frais.
Théo l’accueillit à la porte.
« Bonjour, Marcel ! »
Le vieillard sourit.
« Bonjour, jeune homme. »
Théo prit le panier.
« Vous avez encore acheté trop de choses. »
Marcel haussa les épaules.
« À mon âge, on ne sait jamais combien de temps durera l’appétit. »
Ils éclatèrent de rire.
Pendant le déjeuner, Camille annonça une nouvelle.
« J’ai quelque chose à vous montrer. »
Elle sortit un dossier de son sac.
À l’intérieur se trouvaient des dessins.
Des photographies de locaux.
Des propositions de menus.
Et plusieurs tableaux financiers.
Marcel regarda les documents.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Camille sourit.
« Mon projet. »
Isabelle fronça les sourcils.
« Quel projet ? »
« Une boulangerie. »
Le silence suivit.
Puis Théo ouvrit de grands yeux.
« Tu veux ouvrir ta propre boutique ? »
Camille acquiesça.
« Oui. »
Marcel étudia les plans.
« Où ? »
« Dans le quartier de Monplaisir. »
Elle expliqua qu’elle avait trouvé un petit local disponible.
Il faudrait le rénover.
Acheter du matériel.
Recruter une personne.
Mais elle avait déjà commencé à économiser.
Elle avait aussi pris rendez-vous avec un conseiller spécialisé dans la création d’entreprise.
Marcel l’écouta attentivement.
Puis il demanda :
« Et comment comptes-tu financer tout cela ? »
Camille sourit.
« Je savais que tu poserais cette question. »
Elle ouvrit son dossier.
« J’ai préparé plusieurs hypothèses. »
Marcel examina les chiffres.
Il posa des questions précises.
Sur les loyers.
Les matières premières.
Les salaires.
Le volume de production.
Les marges.
Camille répondit sérieusement.
Certaines réponses étaient encore incomplètes.
Mais le projet était réfléchi.
Marcel posa finalement le dossier.
« Tu as bien travaillé. »
Camille sourit.
« Tu crois ? »
« Oui. »
Il marqua une pause.
« Mais il te reste beaucoup à préparer. »
Elle acquiesça.
« Je sais. »
Marcel lui tendit la main.
« Alors continuons. »
Pendant les mois suivants, Camille consacra presque tout son temps libre à son projet.
Elle rencontra des fournisseurs.
Visita des locaux.
Étudia la réglementation.
Prépara des budgets.
Et suivit une formation en gestion d’entreprise.
Marcel l’accompagnait parfois.
Mais il lui laissait prendre les décisions.
Il ne voulait pas qu’elle ouvre une boulangerie simplement parce qu’il était riche.
Il voulait qu’elle construise un établissement viable.
Camille obtint finalement un financement associant ses économies, un prêt professionnel et une aide à la création d’entreprise.
Marcel lui proposa également un prêt familial, formalisé par écrit.
Elle accepta seulement une partie de son offre.
« Je veux pouvoir te rembourser. »
Il sourit.
« Alors nous ferons les choses correctement. »
La boulangerie ouvrit un matin de printemps.
Camille l’avait appelée Le Pain d’Élise.
En hommage à sa grand-mère qu’elle n’avait jamais connue.
L’établissement était simple, lumineux et chaleureux.
Les murs étaient crème.
Le comptoir était en bois clair.
Une grande fenêtre donnait sur une rue animée.
Les étagères accueillaient des pains au levain.
Des brioches.
Des croissants.
Des tartes aux fruits.
Et quelques spécialités lyonnaises revisitées.
Camille avait choisi de ne pas créer une boutique prétentieuse.
Elle voulait une boulangerie où les habitants du quartier se sentiraient à l’aise.
Les prix étaient étudiés avec soin.
La qualité restait une priorité.
Et l’accueil devait être irréprochable.
Le jour de l’ouverture, Isabelle arriva la première.
Elle portait une jolie robe bleu nuit.
Théo l’accompagnait.
Il était désormais étudiant en école d’ingénieurs.
Lorsqu’il aperçut l’enseigne, il sourit.
« C’est incroyable. »
Camille avait les larmes aux yeux.
« Tu trouves ? »
Il la prit dans ses bras.
« Je suis tellement fier de toi. »
Isabelle regarda la boutique.
Puis elle murmura :
« Ta mère biologique aurait adoré cet endroit. »