Je restai là, prostré à ses côtés pendant de longues minutes, savourant chaque battement de son cœur comme le plus précieux des miracles. Puis, la réalité des événements terrestres reprit ses droits. La justice devait être rendue.

Je me relevai, embrassai le front d’Henry une dernière fois, et fis un signe de tête reconnaissant à Marcillac, qui s’était installé dans un fauteuil au chevet du petit pour surveiller ses constantes toute la nuit.

Je redescendis au rez-de-chaussée d’un pas lourd mais raffermi.

Dans la cuisine, Rebecca était désormais assise sur une chaise en bois, les mains menottées dans le dos par les serflex tactiques d’Antoine. Ses cheveux étaient défaits, son mascara avait coulé en traînées noirâtres sur ses joues, et son visage portait la marque violente de ma gifle. Deux des hommes d’Antoine montaient la garde près des portes-fenêtres.

En m’entendant approcher, elle releva la tête. Une lueur d’effroi s’alluma dans son regard lorsqu’elle comprit mon attitude. Pas de larmes de deuil. Pas d’abattement destructeur. Seulement une autorité implacable, absolue.

« Il respire, Rebecca, dis-je d’une voix calme, dénuée de toute colère superflue. Il va vivre. »

Elle écarquilla les yeux, la bouche bée, comme frappée par la foudre. Toute trace de morgue s’évanouit d’un trait, remplacée par l’anéantissement le plus complet. Son plan parfait venait de s’effondrer comme un château de cartes.

« Tu as échoué, continuai-je en m’asseyant sur le tabouret de bar face à elle. Tu as perdu ton héritage. Tu as perdu ta liberté. Tu as tout perdu.
— Tu ne peux rien prouver… balbutia-t-elle, prise d’une panique soudaine. C’est ta parole contre la mienne ! Le docteur dira ce que tu lui ordonnes de dire, mais un bon avocat…
— Tout a été enregistré, la coupai-je en désignant le minuscule objectif noir dissimulé dans la corniche au-dessus d’elle. Les images de toi forçant Henry à boire ce poison. Les micros haute sensibilité qui ont capté chaque mot de tes aveux concernant Éléonore, le curare et la digitaline. La fiole est scellée dans un sachet de preuves. Et le parquet de Versailles est déjà saisi. »

Au même instant, le hurlement strident des sirènes de police déchira le silence de la nuit forestière. Au loin, à travers les grandes baies vitrées de la cuisine, les gyrophares bleus des véhicules de gendarmerie illuminèrent la canopée des arbres séculaires de la propriété. Le convoi pénétrait dans l’allée d’honneur à vive allure.

Rebecca comprit que son existence venait de basculer définitivement dans les ténèbres d’une cellule pour le restant de ses jours. Elle se mit à trembler de tout son corps, secouée d’une terreur convulsive.

« Charles, pitié… bredouilla-t-elle, des larmes de pure lâcheté roulant sur ses joues. Je suis malade… j’ai besoin d’aide… C’est la jalousie qui m’a rendue folle… Tu ne peux pas me laisser pourrir en prison, je suis la sœur d’Éléonore ! Pense à ce qu’elle aurait voulu ! »

Je la regardai droit dans les yeux, sans la moindre pitié, sans haine inutile. Juste le dégoût glacial que l’on éprouve face à un parasite toxique enfin mis hors d’état de nuire.

« Éléonore aurait voulu que je protège notre fils, répondis-je doucement. Et c’est exactement ce que j’ai fait. »

La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. Le capitaine de gendarmerie et ses hommes en uniforme firent irruption dans le vestibule, suivis d’un magistrat de permanence. Antoine s’avança pour les accueillir et leur présenter les enregistrements numériques ainsi que la chaîne de conservation des preuves matérielles.

Deux gendarmes s’approchèrent de Rebecca, la relevèrent sans ménagement et lui signifièrent ses droits pour tentative d’assassinat sur mineur de quinze ans et empoisonnement avec préméditation, assortis de l’ouverture immédiate d’une information judiciaire pour le meurtre d’Éléonore Vance.

Elle ne cria plus. Elle ne protesta pas. Brûlée de l’intérieur par sa propre défaite, elle se laissa traîner vers la sortie comme une poupée de cire désarticulée, les yeux fixés sur le sol mouillé de pluie. La porte d’entrée se referma derrière elle, emportant à jamais l’ombre maléfique qui avait hanté ces murs.

Le silence retomba enfin sur le domaine.

Antoine revint vers moi, un léger hochement de tête en guise de soulagement partagé.

« Mes hommes sécurisent les accès extérieurs pour la nuit, monsieur Vance. Le procureur a ordonné la mise sous scellés des affaires de Rebecca. Vous devriez vous reposer.
— Merci pour tout, Antoine. Vraiment.
— C’était mon devoir, patron. »

Il se retira discrètement. Je montai les marches une dernière fois.

Dans la chambre d’Henry, la pénombre s’était réinstallée, seulement troublée par la douce lueur d’une veilleuse posée sur la commode. Le docteur Marcillac était assis en silence, surveillant d’un œil bienveillant la respiration paisible de l’enfant endormi.

Je m’approchai du lit et m’assis sur le bord du matelas. Je passai délicatement mes doigts dans les boucles brunes de mon fils. Sa peau était redevenue rose, tiède, vivante. Son petit souffle régulier caressait ma main posée près de sa joue.

Je sortis mon téléphone de ma poche, désactivai définitivement les alertes du marché boursier asiatique, puis envoyai un message d’une seule ligne à mon conseil d’administration : « Transaction de Singapour annulée. Je délègue la présidence exécutive à compter de ce jour. Je reste auprès de mon fils. »

Puis, j’éteignis l’appareil et le posai sur la table de nuit.

Pour la première fois depuis des années, les chiffres, les contrats et les empires financiers n’avaient plus aucune réalité. La pluie d’automne tambourinait doucement contre les vitres de la chambre, lavant les souillures du passé. Je calai ma tête contre l’oreiller, à côté de celle d’Henry, et fermai les yeux, veillant sur son sommeil jusqu’aux premières lueurs de l’aube.