Un frisson de terreur absolue me traversa l’échine. J’arrachai la fiole du comptoir et m’élançai dans les escaliers à une vitesse surhumaine, manquant de trébucher sur chaque marche.

« Docteur ! Marcillac ! hurlai-je en faisant irruption dans l’aile est. »

La porte de la chambre d’Henry était grande ouverte. La lumière blanche et crue du plafonnier éclairait une scène de réanimation désespérée. Marcillac avait retiré sa veste et retroussé ses manches. Le petit corps d’Henry gisait inanimé au milieu du grand lit défait. Son visage avait pris une teinte bleuâtre effrayante. Il ne respirait plus. Ses paupières closes laissaient voir un globe oculaire immobile.

« Il est en arrêt respiratoire ! cria le docteur en enfonçant un tube endotrachéal entre les lèvres de mon enfant. La saturation est tombée à quarante ! Charles, qu’est-ce qu’elle lui a donné ?!
— Du curare ! Du curare synthétique mélangé au sirop ! Tenez, voici le flacon ! »

Le vieux médecin jeta un coup d’œil horrifié à la fiole, puis son visage s’illumina d’une lucidité féroce.

« Du curare… Bon Dieu. C’est un blocage neuromusculaire postsynaptique. Il me faut de la néostigmine et de l’atropine, tout de suite ! Dans la mallette rouge, tiroir du bas ! »

Je plongeai sur la mallette posée par terre. Mes doigts tremblaient tellement que je peinais à ouvrir les loquets métalliques. Je finis par arracher le couvercle. À l’intérieur, des dizaines d’ampoules de verre étaient alignées dans de la mousse alvéolée. Je trouvai l’ampoule étiquetée « Méthylsulfate de néostigmine » et la tendis à Marcillac.

D’un geste précis d’urgentiste aguerri, le médecin brisa le col de verre, aspira le liquide limpide dans une seringue à aiguille fine, puis chassa la bulle d’air d’une pichenette rageuse.

« Tiens-lui le bras gauche fermement, Charles ! Ne le lâche pas ! »

Je saisis le petit bras d’Henry. Sa peau était glacée, moite d’une sueur de mort. Mon fils ne pesait presque rien. Sous mes doigts, ses petites veines paraissaient aussi fragiles que des fils de soie. Une prière sauvage, informe, s’éleva du plus profond de mes entrailles. Pas lui. Prends ma vie, prends ma fortune, prends tout ce que je possède, mais laisse-lui son souffle.

Le docteur Marcillac planta l’aiguille directement dans la perfusion intraveineuse qu’il venait de poser à son poignet. Il injecta le produit lentement, les yeux rivés sur le petit moniteur portable branché à l’index d’Henry.

Le bip de l’appareil était d’une lenteur désespérante : vingt pulsations par minute. Puis, un long son continu retentit.

La ligne devint plate.

« Non ! hurlai-je en me jetant sur le lit. Non, Henry ! Regarde-moi ! C’est papa, je suis là ! Papa est rentré ! »

Marcillac me repoussa d’un coup d’épaule autoritaire et commença immédiatement un massage cardiaque externe. Ses deux mains jointes s’enfonçaient régulièrement sur la cage thoracique minuscule de mon fils.

« Un, deux, trois, quatre… insuffle ! » ordonna-t-il à son assistant qui pressait le ballon d’oxygène relié au tube trachéal.

Les secondes paraissaient durer des millénaires. Le silence de la grande maison n’était troublé que par le bruit d’aspiration mécanique du ballon et les craquements légers du thorax sous la pression des paumes du médecin. Les yeux de Marcillac étaient plissés par un effort surhumain, une goutte de sueur perlant au bout de son nez.

« Injecte un demi-milligramme d’adrénaline, commanda-t-il d’une voix rauque. Tout de suite ! »

La seconde seringue fut vidée dans la tubulure. Marcillac reprit les compressions. Son visage était écarlate.

« Allez, mon petit bonhomme… Allez, reviens, soufflait le médecin entre deux mouvements rythmés. Reviens avec nous… »

Rien. La ligne du moniteur restait désespérément droite. Une flaque d’enfer s’ouvrait sous mes pieds. La certitude abominable que mon empire, ma puissance financière et mes avions privés n’étaient que de la poussière impuissante face à la fatalité m’écrasa de tout son poids. Je tombai à genoux sur le plancher, collant mon front contre les draps, tenant la main froide et inerte de mon enfant contre ma joue.

« Pardonne-moi, Henry… murmura ma voix brisée. Pardonne-moi d’être parti… »

Soudain, une secousse violente traversa le corps d’Henry.

Un haut-le-cœur puissant souleva sa poitrine. L’enfant convulsa légèrement, rejetant un flot de liquide trouble par le nez et la commissure du tube.

Le moniteur émit un bip strident, puis un autre, rapproché.

Quarante. Cinquante-cinq. Soixante-dix pulsations par minute.

« Il reprend ! s’écria l’assistant en aspirant les sécrétions de la trachée. Le diaphragme réagit ! L’antidote fonctionne ! »

Marcillac s’arrêta, chancelant sur ses jambes, les bras tremblants d’épuisement. Il posa son stéthoscope sur la poitrine menue. Il écouta pendant dix secondes qui me parurent une éternité, puis ses épaules se relâchèrent enfin dans un immense soupir.

« Les bruits du cœur sont réguliers, dit-il en levant vers moi des yeux humides de soulagement. Il est sorti d’affaire, Charles. Le lavage d’estomac a évacué la majeure partie du toxique avant qu’il ne passe totalement dans le sang, et la néostigmine a neutralisé le blocage neuromusculaire. Il est vivant. »

Je m’effondrai contre le bord du matelas, secoué de sanglots silencieux et déchirants. J’attrapai la main d’Henry et la couvris de baisers fiévreux. Sa peau commençait déjà à retrouver un soupçon de tiédeur. Ses paupières s’agitèrent doucement, luttant contre la brume des sédatifs.

La tête tournée vers moi, mon fils entrouvrit de grands yeux noisette — les yeux de sa mère —, encore embués de larmes et de sommeil.

« Papa… ? murmura-t-il dans un souffle imperceptible, débarrassé du tube d’oxygénation.
— Je suis là, mon trésor, chuchotai-je en glissant mes doigts dans ses cheveux mouillés. Je suis là. C’est fini. Plus personne ne te fera jamais de mal. Jamais. »

Henry serra très faiblement mon index dans sa petite main, soupira d’aise, puis sombra dans un sommeil naturel, réparateur et paisible. Le bruit régulier de sa respiration emplit la chambre, chassant le spectre de la mort qui avait plané sur cette maison depuis trop de mois.