La porte d’accès débouchait sur l’office, juste derrière la vaste cuisine américaine. À travers la fente de la double porte battante entrouverte, je distinguais Rebecca de dos. Elle venait de se lever pour jeter le sachet de thé dans la poubelle intégrée.
Elle chantonnait. Une mélodie douce, enfantine. Une berceuse que ma défunte femme fredonnait souvent à Henry pour l’endormir. Cette profanation absolue de la mémoire d’Éléonore fit voler en éclats le dernier rempart de ma patience.
Je poussai violemment le battant de la porte. Le bois heurta le mur dans un fracas retentissant qui fit sursauter les casseroles en cuivre suspendues au plafond.
Rebecca se retourna d’un bond, la main sur le cœur, un cri de frayeur étranglé dans la gorge. Ses yeux s’écarquillèrent d’une stupeur indescriptible lorsqu’elle me vit debout devant elle, trempé par la pluie d’automne, le regard injecté de sang, suivi de deux hommes aux silhouettes menaçantes.
« Charles ? balbutia-t-elle, perdant instantanément toute contenance. Mais… qu’est-ce que tu fais là ? Tu… tu es censé être en route pour Singapour ! Comment…
— Tu as cru que j’étais aveugle, Rebecca ? dis-je en avançant vers elle à pas lents et mesurés. Tu as cru que cette maison était vide de tout regard ? »
Elle tenta immédiatement de recomposer son masque de douceur trompeur, esquissant un pas en arrière contre le plan de travail.
« Je ne comprends pas… Tu me fais peur, Charles. Pourquoi rentres-tu comme un fou furieux avec ces gens ? Henry dort, tu vas le réveiller avec tout ce tapage !
— Henry ne dort pas, crachai-je en désignant Antoine d’un signe de tête. Antoine, monte immédiatement avec le docteur Marcillac. Verrouillez la chambre du petit et commencez le lavage d’estomac. Si elle bouge un cil, descendez-la. »
Le médecin s’engouffra aussitôt vers l’escalier principal sans un mot, escorté par l’un des agents d’Antoine. Rebecca tenta de s’interposer, les yeux subitement déformés par une panique viscérale.
« Non ! Ne le touchez pas ! Il est malade, il a une grippe carabinée, il a besoin de repos ! Tu deviens fou, Charles, tu es complètement paranoïaque depuis la mort d’Éléonore ! »
Antoine se posta devant elle comme une muraille infranchissable, lui bloquant tout accès au couloir. Je m’approchai d’elle jusqu’à sentir son parfum capiteux — le même que portait ma femme, qu’elle s’était approprié avec un cynisme écœurant.
Sans un mot, je saisis son sac à main posé sur l’îlot central.
« Lâche ça ! hurla-t-elle en essayant de me griffer les yeux avec ses ongles vernis. C’est privé ! Tu n’as pas le droit ! »
Antoine lui saisit le poignet en une clé de bras rapide, nette, sans ménagement, la forçant à poser le torse contre le marbre froid. Elle poussa un gémissement de douleur mêlé de rage pure.
Je renversai le contenu du sac sur le comptoir. Les rouges à lèvres, les clés de voiture, un portefeuille de luxe roulèrent sur la surface polie. Et au milieu du désordre, la petite fiole en verre ambré enveloppée dans son mouchoir de lin apparut.
Le flacon était encore tiède au toucher. L’étiquette originale avait été grattée avec soin, ne laissant qu’un résidu de colle grise. Mais au fond du récipient, il restait un demi-centimètre d’un liquide sirupeux couleur grenat.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je en plaçant le flacon sous ses yeux exorbités.
— Des… des vitamines, articula-t-elle entre ses dents serrées, le visage écrasé contre la pierre. Des compléments pour son système immunitaire. Le pédiatre me les a conseillés…
— Tu mens ! rugis-je, la voix brisée par l’écœurement. J’ai vu la caméra, Rebecca ! J’ai vu comment tu l’as giflé ! J’ai vu comment tu lui as tenu la mâchoire pour l’étouffer avec cette saloperie ! Et j’ai lu le testament de Genève ! J’ai lu la clause du trust des de Fontenay ! »
À ces mots, tout le fardeau du mensonge s’effondra d’un coup. Le masque d’innocence se fissura pour laisser place à une expression de haine venimeuse, brute, terrifiante. Son regard devint glacial, dénué de la moindre once d’humanité. Elle cessa de se débattre sous la poigne d’Antoine. Un ricanement mauvais, presque hystérique, franchit ses lèvres pincées.
« Le trust… évidemment, siffla-t-elle en me fixant avec un mépris venimeux. Cette fortune appartenait à mon grand-père ! Pas à Éléonore ! Elle a toujours tout eu : la beauté, la grâce, l’amour de notre père, et finalement toi, le grand magnat de la finance et ses milliards ! Et moi ? J’étais l’ombre. La petite sœur médiocre qu’on tolérait par charité. Même ce gosse débile la regardait comme une sainte !
— C’était ta sœur, murmurai-je, saisi par l’horreur de ses aveux. C’était ton propre sang.
— Ma sœur ? cracha-t-elle avec une amertume qui puait le fiel accumulé pendant des décennies. Elle ne méritait rien de tout cela. Elle était faible. Pathétique. Le cœur qui lâche à trente-quatre ans, n’est-ce pas une bien triste fatalité ? La digitaline est tellement difficile à déceler lors d’une autopsie sommaire quand la victime ne présente aucun antécédent cardiaque… Mais tu n’as rien vu, Charles ! Tu étais trop occupé à racheter des compagnies maritimes pour t’apercevoir que ta femme s’éteignait sous ton toit ! »
Le coup partit sans que je l’aie prémédité. Ma paume s’abattit sur sa joue avec une force décuplée par la douleur, reproduisant à l’identique la violence qu’elle avait infligée à mon fils quelques heures plus tôt. Rebecca bascula en arrière, retenue de justesse par Antoine. Une perle de sang apparut à la commissure de sa lèvre inférieure. Elle me fixa, les yeux exorbités, son ricanement figé dans une grimace hideuse.
« Tu crois que tu as gagné ? ricana-t-elle en crachant par terre. Regarde l’heure, grand patron ! Regarde ta montre ! La dose que je lui ai administrée ce soir est trois fois supérieure à celle des jours précédents. Le curare synthétique que je mélange à son sirop bloque progressivement la transmission neuromusculaire des voies respiratoires. Dans moins de dix minutes, son diaphragme sera totalement paralysé. Tu es rentré trop tard, Charles. Tu pourras me mettre en prison, mais tu enterreras ton fils dans le même caveau que ta précieuse Éléonore ! »