Une larme brûlante coula sur ma joue, aussitôt essuyée d’un geste sec. La culpabilité ne sauverait pas mon fils. Seule l’action comptait désormais.
Je connectai ma tablette au serveur central de mon bureau personnel à Paris. J’ouvris le coffre-fort numérique contenant les archives personnelles et les documents notariés d’Éléonore. Depuis son décès, je n’avais pas eu la force d’y replonger. Mais un détail, enfoui sous la douleur, refit brutalement surface à ma mémoire.
Trois jours avant sa mort, Éléonore m’avait parlé d’un trust familial établi en Suisse par son père défunt. Une clause stipulait qu’en cas de disparition de la lignée directe — Éléonore, puis sa descendance —, la totalité des avoirs fonciers des de Fontenay, ainsi qu’un portefeuille obligataire de près de soixante millions d’euros, revenait automatiquement à Rebecca. À l’époque, j’avais balayé cette information d’un revers de main, bien trop fortuné pour m’intéresser aux querelles d’héritage de ma belle-famille.
Je fouillai fébrilement les dossiers scannés. Je trouvai enfin l’acte notarié rédigé à Genève. La clause était bien là, rédigée en termes juridiques impitoyables. Rebecca n’était pas seulement une tortionnaire cruelle animée par la jalousie ou une pulsion morbide. C’était une prédatrice méthodique. Elle avait éliminé sa propre sœur. Et maintenant que j’étais censé être enfermé pour quatorze heures dans un avion au-dessus de l’Asie, sans réseau et incapable d’intervenir, elle s’apprêtait à parachever son œuvre macabre. Henry mort d’une insuffisance cardiaque inexpliquée, l’héritage ancestral lui appartenait de droit.
Le jet entama une descente vertigineuse. Le copilote annonça les vingt minutes avant le toucher des roues au Bourget. Les secousses dans la cabine devinrent violentes alors que nous traversions une épaisse couche de nuages noirs qui déversait des trombes d’eau sur l’Île-de-France. Dehors, la nuit était d’encre.
Mon téléphone vibra de nouveau. Un message d’Antoine :
« Dispositif en place. Maison cernée. Rebecca est montée au premier étage il y a cinq minutes. Elle est entrée dans la chambre du petit, puis en est ressortie. Elle est redescendue dans la cuisine. Le médecin est prêt dans le van. »
Je répondis par un ordre bref : « Ne bougez pas. J’atterris dans dix minutes. Préparez mon véhicule blindé au bout de la piste. Moteur tournant. »
Le choc des pneus sur le tarmac du Bourget fut brutal. L’avion n’avait pas encore terminé sa course sur la voie de dégagement que je détachais ma ceinture. Dès l’ouverture de la porte, l’air glacial et humide de la nuit d’octobre me fouetta le visage. Je dévalai la passerelle métallique quatre à quatre, sans imperméable, ignorant la pluie battante qui trempait instantanément ma chemise.
Une berline noire aux vitres teintées m’attendait au pied de l’appareil. Dès que je claquai la portière arrière, le chauffeur écrasa l’accélérateur. Les quatre roues motrices mordirent le bitume dans un crissement sourd. Les gyrophares bleus dissimulés dans la calandre s’allumèrent, projetant des éclats saccadés contre les glissières de sécurité de l’autoroute déserte.
Le trajet jusqu’à Saint-Nom-la-Bretèche se fit dans un silence sépulcral, seulement troublé par le balayage frénétique des essuie-glaces et la voix laconique du chauffeur qui négociait les virages à plus de cent soixante kilomètres à l’heure. Sur mes genoux, l’écran de la tablette affichait désormais la cuisine.
Rebecca était assise au bar central en marbre blanc. Elle tenait une tasse de thé fumante entre ses mains manucurées. Devant elle, son ordinateur portable était ouvert. Par zoom numérique sur l’écran, je parvins à déchiffrer ce qu’elle consultait : des annonces de biens immobiliers de luxe sur la côte amalfitaine. Elle célébrait déjà sa victoire. Elle attendait simplement que le poison fasse son effet dans le sommeil d’Henry pour composer le 15 avec des sanglots hypocrites dans la voix, jouant la tante éplorée face aux ambulanciers impuissants.
Une demi-heure plus tard, la berline quitta la route départementale pour s’engager dans l’allée forestière privée qui menait aux grilles du domaine. À l’approche des murs d’enceinte, le chauffeur éteignit les phares. Nous glissions dans l’obscurité comme un prédateur silencieux.
Le véhicule utilitaire d’Antoine était tapi sous les frondaisons sombres des chênes centenaires. La portière latérale coulissa doucement dès notre arrêt. Je descendis. Antoine m’attendait, vêtu d’un blouson tactique noir, le visage fermé. Derrière lui, le docteur Marcillac, un vieil ami de la famille aux tempes grisonnantes, tenait fermement deux valises médicales en aluminium. Ses yeux trahissaient une angoisse mêlée d’incrédulité.
« Monsieur Vance, murmura Marcillac d’une voix chevrotante. Antoine m’a expliqué ce qu’il soupçonne… Si c’est vrai, c’est monstrueux.
— Ce n’est pas un soupçon, docteur. C’est une certitude. Préparez-vous. Quand j’aurai neutralisé Rebecca, vous aurez quelques minutes pour sauver mon fils.
— Que lui a-t-elle donné ? demanda Marcillac.
— Vous analyserez le reste de la fiole qui est dans son sac à main. Antoine, comment entrons-nous ?
— Par la porte de service du sous-sol, répondit l’ancien militaire en tendant une oreillette discrète. Les capteurs de contact ont été désactivés il y a dix minutes. Deux de mes hommes ont déjà sécurisé le couloir menant aux escaliers dérobés. Elle est toujours dans la cuisine. »
Je hochai la tête, ajustai l’oreillette et pris une profonde inspiration. L’odeur d’humus et de terre mouillée emplissait mes poumons. Je n’avais jamais tenu une arme de ma vie, je n’avais jamais exercé de violence physique contre quiconque. Mais en traversant la grille latérale entrouverte, une froideur minérale s’empara de chaque fibre de mon corps. Si elle avait touché à un seul cheveu de plus de mon fils, je savais que je serais capable de la détruire à mains nues.
Nous pénétrâmes dans le sous-sol par la cave à vin. L’air y était frais, chargé de vapeurs de chêne et de pierre calcaire. Nos pas, étouffés par des semelles en caoutchouc, ne produisaient pas le moindre craquement sur les dalles de grès.
Arrivé au bas de l’escalier qui montait vers le rez-de-chaussée, Antoine posa une main ferme sur mon épaule et me dépassa pour monter le premier, son arme de poing dissimulée sous son blouson, prête à être dégainée. Le docteur fermait la marche, pâle comme un linge.