— Ton père… était un sale chien enragé, cracha Kross d’une voix sifflante, le sang s’écoulant par saccades de sa mâchoire brisée. Mais il a échoué. Le système est irréversible sans les codes d’annulation… que seul Arthur possédait.
— Mon père vous a battus tous les deux, répliqua Amara d’une voix glaciale en levant la mallette de titane. Ce n’est pas un code qu’il faut. C’est ceci.
Kross braqua son arme sur elle avec un rire hideux, un gargouillement de démence pure.
— Pose ça au sol… ou je t’éparpille sur cette cloison blindée.
— Vous ne tirerez pas, dit Amara en avançant d’un pas délibéré, sans l’ombre d’une hésitation. Si vous me tuez, la balle traverse aussi le cylindre. Et vous mourrez infecté comme tous les autres dans trois minutes, sans espoir d’antidote. Vous avez survécu à deux explosions pour finir dissous par votre propre poison, Kross ? C’est ça votre chef-d’œuvre ?
L’homme hésita. Dans son unique œil valide, une étincelle de panique absolue s’alluma pour la première fois. La perspective de sa propre agonie, qu’il avait méthodiquement programmée pour des millions d’autres, le paralysait.
« Injection dans deux minutes », hurla la voix synthétique de l’alarme.
Cette seconde d’hésitation scella son destin.
Amara ne chercha pas à utiliser son arme vide. Elle fit tournoyer la mallette de titane de toutes ses forces et la projeta directement contre le visage dévasté de Kross.
Le choc fut brutal. Le coin métallique du caisson percuta de plein fouet son nez brisé. Kross poussa un hurlement inhumain, lâcha son revolver et chancela en arrière.
Amara plongea sur lui, ramassa le revolver tombé sur le caillebotis, se redressa et tira trois fois à bout portant dans le torse de l’homme.
Kross s’effondra lourdement contre la rambarde de sécurité, les yeux écarquillés d’incrédulité, avant de basculer par-dessus bord dans la fosse des turbines en mouvement vingt mètres plus bas. Le bruit d’acier broyé qui suivit étouffa jusqu’à son dernier cri.
« Injection dans soixante secondes. »
Amara ne perdit pas un instant. Elle ramassa le cylindre de titane, tourna la bague d’amorçage jusqu’à ce que le voyant passe au rouge vif, et enfonça l’embout de la mallette dans la vanne d’admission du collecteur B-12.
Un cliquetis pneumatique retentit.
L’écran du boîtier s’éclaira en caractères d’urgence :
NEUTRALISANT MATRICIEL DÉTECTÉ.INJECTION SOUS PRESSION ENGAGÉE.PURGE CHIMIQUE DANS LE RÉSEAU : 3… 2… 1…
Un sifflement assourdissant emplit la salle des machines. Dans les énormes canalisations transparentes de contrôle, le liquide verdâtre qui montait vers les injecteurs principaux fut instantanément balayé par une vague écarlate, un composé dense qui précipita la toxine sous la forme d’un précipité blanc inerte, semblable à du plâtre liquide.
Sur les consoles de commande, les voyants d’alarme virèrent les uns après les autres du rouge écarlate au vert de sécurité.
« Séquence d’injection annulée. Neutralisation complète des composés organiques. Pression rétablie à la normale. »
La sirène s’éteignit d’un coup, laissant la vaste nef industrielle dans un silence de cathédrale, troublé seulement par le ronronnement régulier des ventilateurs de refroidissement.
Amara se laissa glisser le long de la paroi d’acier du sas, ses jambes refusant enfin de la porter. Elle posa la tête contre le métal froid.
Elle était vivante.
Eleanor était morte. Kross était mort. Arthur était enterré sous ses mensonges. Et son père… Gabriel avait enfin trouvé la seule issue qu’il cherchait depuis le jour où sa femme était morte : la rédemption par le sacrifice absolu.
L’aube se leva sur le golfe de Fos avec une pâleur de craie, balayant les derniers lambeaux de nuages et révélant une mer d’huile, grise et impassible.
Au loin, le concert des sirènes de police, des camions de pompiers et des navires des gardes-côtes convergeait vers le terminal pétrochimique. Des hélicoptères de la gendarmerie tournoyaient déjà dans le ciel clair, leurs projecteurs éteints.
Amara marchait seule sur la digue de rochers qui séparait les installations industrielles de la plage déserte des Salins.
Elle avait abandonné son arme dans les eaux saumâtres du canal et avait pansé son genou avec un lambeau de sa chemise. Son trench noir était trempé de pluie et de sueur, ses mains noircies par la poudre et la cendre. Mais son regard, fixé sur la ligne d’horizon où le soleil commençait à teinter les flots d’or pâle, était d’une clarté limpide qu’elle n’avait jamais connue auparavant.
Son téléphone vibra une dernière fois dans sa poche.
Ce n’était ni un message crypté, ni une menace de mort. C’était un message transféré depuis le service des urgences de l’hôpital de la Timone à Marseille.
« Patient Julian Vance : sorti du bloc opératoire. Pronostic vital non engagé. Réveil prévu en fin de matinée. Il a demandé à voir Amara dès que possible. »
Amara laissa échapper un souffle léger, presque un rire, qui se mua en une buée blanche dans l’air matinal.
Julian était un héritier faible, le produit d’une mère tyrannique et d’un empire bâti sur le mensonge, mais il n’était pas un meurtrier. Il avait risqué sa vie sur ce toit pour lui donner une seconde de répit. Et il serait le seul héritier légitime de ce qui restait des décombres financiers de la famille Vance.
Elle sortit de sa poche le journal déchiré de son père, les dernières pages écrites de sa main.
Elle en détacha la première feuille — celle qui contenait les mots d’amour maladroits qu’il lui avait adressés avant de mourir —, la plia soigneusement et la glissa contre son cœur, dans la poche intérieure de sa veste.
Puis, prenant le reste du carnet, les formules chimiques, les secrets d’Arthur, les listes de comptes dissimulés et les péchés d’un quart de siècle, elle en fit une boule serrée. Elle sortit un vieux briquet tempête de sa poche, alluma le papier et regarda la flamme jaune dévorer l’encre jusqu’au dernier mot.
Quand la cendre menaça de lui brûler les doigts, elle ouvrit la main.