— En voilà deux, souffla Amara, l’adrénaline effaçant toute trace de panique.

— Il en reste au moins quatre dehors, répondit Gabriel en rechargeant méthodiquement son arme. Et Kross ne tardera pas à comprendre que son commando a échoué. Prends la mallette. Maintenant !

Il lui fourra la poignée en titane dans la main. Le métal était lourd, glacial, vibrant d’un murmure interne régulier, signe que les systèmes de cryoconservation fonctionnaient toujours.

— Par où ? demanda-t-elle.

Gabriel frappa du talon une dalle descellée derrière l’autel.

— L’ancien ossuaire. Un tunnel de drainage mène directement à l’aqueduc désaffecté qui passe sous la clôture du terminal. Tu sors dans la salle des pompes secondaires. Vas-y !

— Et toi ?

Gabriel eut un sourire triste, le premier depuis qu’elle l’avait retrouvé. Sa main calleuse se posa un court instant sur la joue d’Amara, effaçant une trace de suie et de sang.

— Je vais retenir Kross. Il ne partira pas tant qu’il pensera que je suis encore là avec le flacon.

Il sortit de sa poche un leurre identique, un cylindre en acier chromé sans valeur, qu’il posa ostensiblement sur la pierre de l’autel.

— Papa… commença-t-elle, les larmes lui brouillant enfin la vue.

— Pars, Amara. Sois la femme que ta mère voulait que tu sois. Vis.

Il la poussa dans la cavité sombre de l’ossuaire et rabattit la lourde dalle de pierre au-dessus d’elle, la plongeant dans une obscurité presque totale, ne laissant filtrer qu’un mince rayon de lumière par une fente de quelques millimètres.

Amara étouffa un cri dans sa manche.

À travers l’interstice, elle entendit des bruits de pas lourds résonner sur les gravats de la nef. Puis la voix glaciale de Kross :

— Gabriel. Enfin réunis. C’est touchant. Où est la petite bâtarde ? Déjà en fuite ?

— Elle est loin, Kross, répliqua la voix de son père, d’un calme olympien. Et tu n’auras rien d’autre que ce que tu mérites.

— Tu as toujours été d’un mélodramatisme insupportable, Gabriel. Donne-moi le cylindre, et je t’accorde une mort rapide. Refuse, et je te fais dissoudre vivant dans les cuves d’acide fluorhydrique du complexe.

— Viens le chercher.

Un coup de feu retentit, immédiatement suivi d’une rafale assourdissante. Amara vit à travers la fente son père vaciller, touché à trois reprises au torse. Mais avant de s’effondrer sur l’autel, la main de Gabriel s’était refermée sur un détonateur à pression dissimulé sous son revers.

— Mauvais choix, Kross… cracha Gabriel dans un dernier souffle sanglant.

Une déflagration assourdissante déchira l’intérieur de la chapelle. Gabriel avait piégé l’autel avec des charges de C4 industrielles.

L’onde de choc projeta Amara au fond du tunnel souterrain alors que des tonnes de pierres calcaires et de gravats s’effondraient au-dessus d’elle dans un fracas d’apocalypse, scellant à jamais l’entrée de la crypte sous une montagne de ruines fumantes.

Le noir complet. La poussière étouffante qui brûlait les poumons. Le goût de plâtre et de fer dans la bouche.

Amara roula sur elle-même en toussant violemment. Son crâne résonnait comme une cloche de bronze fêlée. Par miracle, la voûte du tunnel de drainage avait tenu bon sous l’éboulement. À ses côtés, la diode verte du cylindre de titane clignotait toujours dans les ténèbres, imperturbable.

Huit minutes.

Le compte à rebours de Kross tournait toujours. L’explosion avait peut-être éliminé Kross, mais si le système automatisé du terminal arrivait au bout de son cycle, tout le couloir de Fos serait contaminé, et le sacrifice de son père n’aurait servi à rien d’autre qu’à hâter la tragédie.

Elle alluma la torche de son téléphone fissuré.

Le tunnel était bas, encombré de racines mortes et d’eau croupie qui lui montait jusqu’aux chevilles. Elle serra la poignée de la mallette contre sa poitrine et se mit à ramper, puis à courir à demi courbée, ignorant la douleur fulgurante dans son genou ensanglanté. Chaque pas était une torture, chaque inspiration une épreuve contre la poussière en suspension, mais une volonté d’airain, forgée dans les cendres de ses illusions d’enfance, la poussait en avant.

Après cent mètres d’une course suffocante dans les entrailles de la terre, le tunnel déboucha sur une grille d’aération industrielle rouillée. De l’autre côté, le bourdonnement titanesque des compresseurs gaziers faisait trembler les structures métalliques.

Elle défonça la grille à coups de talon désespérés. Le métal pourri céda dans un grincement aigu.

Elle bascula dans la salle des pompes secondaires du terminal numéro 4.

L’endroit était immense, un labyrinthe de tuyauteries géantes peintes en jaune et en rouge, éclairé par les éclairs stroboscopiques des gyrophares d’alarme. Une sirène modulée hurlait en continu, martelant les tympans :

« Attention. Séquence de dépressurisation générale engagée. Évacuation immédiate de tout le personnel. Injection dans cinq minutes. »

Sur les passerelles métalliques surplombant la machinerie, il n’y avait plus aucun technicien : ils avaient tous fui ou avaient été exécutés par les hommes de Kross.

Amara chercha frénétiquement des yeux le panneau d’indication. Là-bas, au bout de l’allée centrale, une imposante chambre circulaire blindée portait l’inscription peinte au pochoir : COLLECTEUR CENTRAL B-12.

Elle s’élança sur le sol en caillebotis métallique.

Arrivée devant le sas, elle découvrit l’horreur de la situation. Le panneau de contrôle était verrouillé par un boîtier biométrique scellé par un code d’accès numérique. Au centre du boîtier, une vanne quart-de-tour en acier trempé était reliée à un orifice d’injection sous vide.

Un bruit de pas lents et traînants résonna derrière elle.

Amara se retourna d’un bloc, pointant son Glock vide — elle avait oublié qu’elle avait tiré ses dernières cartouches dans la chapelle.

Émergeant de l’ombre des tuyaux de refoulement, un spectre avançait vers elle.

Victor Kross était vivant.

Mais le monstre élégant n’était plus qu’une ruine sanglante. L’explosion de la chapelle lui avait arraché la moitié du visage ; son oreille droite n’était plus qu’un lambeau de chair noircie, son œil droit était crevé et son beau pardessus en cachemire brûlait encore par endroits. Dans sa main gauche tremblante, il tenait un revolver à barillet lourd.