L’appareil était un Eurocopter civil noir mat, dépourvu de tout matricule visible. Les deux turbines tournaient à plein régime, soulevant des bourrasques qui rendaient la marche presque impossible. À trente mètres d’elle, deux hommes en combinaison tactique hissaient Eleanor de force dans la cabine passagers. L’ancienne reine de la haute finance, d’ordinaire si impeccable avec ses tailleurs Chanel et son maintien altier, n’était plus qu’une femme brisée, ses cheveux argentés ébouriffés par les courants d’air, suppliant dans le vide.
— Lâchez-moi ! hurlait Eleanor à travers le bruit assourdissant des turbines. Vous n’aurez rien ! Arthur a changé les codes avant d’entrer en phase terminale ! Vous m’entendez ? Vous n’aurez rien du tout !
Un homme de grande taille, vêtu d’un long pardessus en cachemire sombre qui flottait au vent, se tenait sur le patin de l’appareil. Il ne portait pas de masque, contrairement aux tueurs. Son visage émacié, taillé à la serpe, portait une fine cicatrice blanche qui barrait sa tempe gauche.
Amara se figea un instant derrière le caisson de ventilation industrielle. Cet homme… elle l’avait déjà vu. Sur une vieille photographie jaunie dans le bureau de son père, à l’époque où le chantier naval prospérait encore. C’était Victor Kross, l’ancien associé d’Arthur et de Gabriel, censé être mort dans un accident d’avion au large de Madère au début des années 2000.
Ils ne meurent donc jamais dans ce monde ? pensa-t-elle avec une amertume féroce.
Kross saisit Eleanor par le col de sa veste et la tira vers lui. Amara pouvait lire sur ses lèvres malgré le fracas des pales :
— Les codes ne m’intéressent plus, Eleanor. Ton mari n’a jamais compris que la technologie se contourne dès lors qu’on possède la matière brute. Où est le cylindre de Sainte-Rita ?
Eleanor cracha au visage de l’homme.
Kross ne s’émut pas. Il essuya lentement la salive avec un mouchoir en lin blanc tiré de sa poche, puis fit un signe de tête au mercenaire qui tenait Eleanor. L’homme leva son arme de poing et l’appuya sans hésiter contre la tempe de la vieille femme.
Amara n’eut pas le temps de calculer les probabilités. Si Eleanor mourait ici, le seul fil reliant le passé de son père au présent serait tranché net.
Sortant de l’ombre du caisson d’aération, Amara pointa le Glock à deux mains. Elle inspira profondément, bloqua sa respiration et pressa la détente deux fois d’affilée.
Les deux tirs claquèrent avec la discrétion sournoise du silencieux : tic-tic.
Le mercenaire qui braquait Eleanor bascula en arrière, fauché à la cuisse et à la hanche. Il roula sur le tarmac mouillé en hurlant de douleur. Eleanor, libérée de son emprise, tomba à genoux sur le grillage métallique de l’héliport.
Kross ne sursauta même pas. Son regard froid glissa lentement vers Amara. Un mince sourire étira ses lèvres pâles.
— Tiens donc… la petite Amara, dit-il d’une voix parfaitement posée, comme s’ils se croisaient dans le salon d’un club privé. Tu as les yeux de ton père. La même stupidité héroïque qui l’a conduit à sa perte.
— Fais descendre Eleanor de cet appareil, Kross ! cria Amara en avançant pas à pas, l’arme toujours pointée vers le plexus de l’homme au pardessus. Ordonne à ton pilote de couper les moteurs, ou la prochaine balle te traverse la carotide !
— Tu ne tireras pas, petite fille, répliqua-t-il calmement en ouvrant les bras. Parce que si tu me tues, tu ne sauras jamais pourquoi Gabriel t’a abandonnée pendant sept ans. Tu ne sauras jamais ce qu’il a fait de ta mère.
Un coup de poignard dans l’estomac n’aurait pas été plus douloureux. Sa mère était décédée d’une maladie rare quand elle avait douze ans… du moins, c’était ce que son père lui avait toujours répété.
— Tu mens ! cria-t-elle, sentant la colère faire trembler ses mains.
— Demande à Eleanor, lança Kross avec un geste nonchalant vers la femme recroquevillée au sol. Demande-lui pourquoi son cher Arthur a financé les laboratoires clandestins de Gabriel pendant vingt ans. Demande-lui ce qu’ils ont extrait du sang de ta mère avant de l’enterrer dans un bois sans nom !
Amara jeta un regard fugace à Eleanor. La matriarche tremblait de tous ses membres, le visage ravagé par la terreur et une honte insoutenable. Elle ne niait pas. Elle fixait le sol, les larmes coulant librement sur ses joues poudrées.
— C’est faux… murmura Amara, refusant de laisser s’écrouler la seule fondation morale sur laquelle elle avait bâti sa vie d’adulte.
Profitant de son hésitation d’une fraction de seconde, le second mercenaire embusqué derrière la porte de la cabine fit feu en rafale automatique.
Amara plongea sur le côté au moment précis où une pluie de balles de 9 mm déchirait l’air à l’endroit où elle se tenait. Elle percuta violemment le sol grillagé, déchirant son pantalon et s’écorchant le genou jusqu’à l’os. Elle roula derrière un muret de béton servant de parapet.
L’hélicoptère commença à s’élever.
Kross attrapa Eleanor par le bras d’une main de fer et la hissa à bord sans ménagement. La porte latérale coulissa avec un claquement métallique lourd. L’appareil bascula vers l’avant, ses pales mordant l’air avec fureur, prenant de l’altitude avant de disparaître dans l’épaisse couche de nuages grisâtres qui masquait la ville.
Sur le toit, il ne restait plus que le mercenaire blessé à la cuisse, gémissant dans son sang, et le silence revenu du vent pluvieux.
Amara se releva péniblement, appuyée contre le parapet. La douleur à son genou était aiguë, pulsante, mais ce n’était rien comparé à l’incendie qui ravageait son esprit.
Elle s’approcha du mercenaire à terre, pointa son arme sur son front. L’homme leva des mains tremblantes, le visage couvert de sueur froide.
— Le téléphone, exigea Amara d’une voix blanche. Donne-moi le téléphone satellite que tu as dans ta poche intérieure.
L’homme obéit sans un mot, tremblant de terreur. C’était un appareil durci, crypté, avec une interface militaire.
— Où vont-ils ? demanda-t-elle.