— Fos… Fos-sur-Mer, cracha le mercenaire entre deux sanglots de douleur. Le terminal pétrochimique numéro 4. C’est là que le cargo de Kross est amarré. Ils ont… ils ont besoin d’Eleanor pour contourner la sécurité biométrique de la chambre forte souterraine. C’est tout ce que je sais, je le jure !
Amara lui asséna un coup sec du plat de la crosse sur la tempe. L’homme s’effondra, inconscient.
Elle se retourna vers l’escalier. Elle devait redescendre, vérifier si Julian respirait encore, appeler une ambulance anonyme et partir. La police n’allait pas tarder à saturer le secteur, et dans ce jeu d’ombres, les insignes officiels ne valaient guère mieux que des cibles dessinées dans le dos.
Vingt minutes plus tard, Amara filait sur l’autoroute A7 au volant d’une berline noire volée dans le parking souterrain du gratte-ciel. Julian avait été pris en charge : elle l’avait traîné jusqu’à la cage d’ascenseur de service et avait déclenché l’alarme incendie générale du bâtiment avant d’avertir les secours d’une cabine publique. Il survivrait si les chirurgiens étaient rapides.
Sur le siège passager, le journal déchiré de son père était posé à côté du téléphone satellite de Kross.
Elle alluma le plafonnier de la voiture et lut attentivement les autres pages arrachées qu’elle n’avait pas encore déchiffrées.
*« Amara. Si tu refuses de fuir, alors sache ce qu’ils cherchent. Le projet Chrysalide n’a jamais été une arme biologique au sens traditionnel. Ta mère, Marianne, était porteuse d’une mutation génétique rare rendant ses cellules immunes aux dégénérescences cellulaires accélérées et à certains composés neurotoxiques. Arthur voulait le commercialiser pour les élites vieillissantes de ce monde ; Kross voulait en faire un instrument de chantage absolu en synthétisant un virus pour lequel seul son groupe posséderait l’antidote.
J’ai détruit les souches en incendiant le chantier de Brest. J’ai tout brûlé, sauf un échantillon matriciel d’ADN purifié, scellé dans un caisson cryogénique sous la chapelle Sainte-Rita, à deux kilomètres du terminal gazier de Fos. Kross pense que le caisson est dans la chambre forte du terminal. C’est un leurre que j’ai placé il y a six ans pour piéger quiconque tenterait de s’en emparer. La chambre forte est piégée. Si Eleanor y entre avec les codes d’Arthur, elle déclenchera une explosion thermique qui rasera le secteur industriel sur deux kilomètres à la ronde.
Tu dois m’empêcher de commettre l’irréparable. Je suis à la chapelle. Rebounds vers moi avant que l’alarme de Fos ne sonne. Si Kross comprend la supercherie, il viendra ici. »*
Les doigts d’Amara blanchirent sur le volant.
Son père n’était pas seulement vivant : il était l’architecte de cette folie. Il avait utilisé sa propre femme, sacrifié sa famille, simulé sa mort, et s’apprêtait maintenant à anéantir un complexe industriel entier avec des dizaines d’ouvriers innocents simplement pour effacer les traces de son péché originel.
Et Kross amenait Eleanor directement dans ce piège mortel.
Elle écrasa l’accélérateur. Le compteur grimpa à cent quatre-vingts kilomètres à l’heure sous une pluie battante qui noyait les essuie-glaces.
Le complexe pétrochimique de Fos-sur-Mer dressait ses tours d’acier et ses torchères incandescentes contre le ciel d’encre comme les cheminées d’un enfer moderne. L’air y était saturé d’odeurs de soufre, de saumure et d’hydrocarbures brûlés.
Amara coupa ses phares à cinq cents mètres de l’entrée secondaire.
Au loin, posé au milieu d’une vaste esplanade de béton entre deux cuves géantes de méthane liquide, l’Eurocopter noir était déjà immobile, les pales arrêtées. Deux silhouettes armées montaient la garde au pied d’un escalier de fer menant aux sous-sols techniques du terminal numéro 4.
Si elle fonçait vers le terminal, elle se ferait abattre avant même de franchir le premier grillage. De plus, son père avait été clair : le véritable enjeu n’était pas là. Le terminal n’était qu’un abattoir déguisé.
Elle braqua les roues vers la gauche, s’engageant sur une piste défoncée parsemée de flaques d’huile et d’herbes folles, serpentant le long du canal maritime vers les marais salants abandonnés. Là-bas, isolée sur un monticule rocheux battu par les vents marins, se dressait la silhouette bossue de la vieille chapelle Sainte-Rita.
L’édifice du XVIIIe siècle n’avait plus de toit ; ses arches de pierre calcaire s’ouvraient sur les nuages comme les côtes d’une carcasse de baleine échouée.
Amara gara le véhicule dans l’ombre d’un transformateur électrique rouillé. Elle sortit dans le vent glacial, le pistolet à la main, chaque muscle de son corps bandé comme un ressort. La douleur de son genou s’était muée en une brûlure sourde qu’elle reléguait au second plan de sa conscience.
Elle gravit le sentier rocailleux. La porte en chêne clouté de la chapelle était entrouverte, grinçant sinistrement sur ses gonds rongés par la rouille.
À l’intérieur, seule une lanterne de camping à LED posée sur l’autel en ruine déchirait les ténèbres. L’ombre des colonnes brisées dansait sur les murs couverts de salpêtre.
Au centre de la nef, agenouillé devant une dalle de marbre soulevée à l’aide d’un pied-de-biche, un homme tournait le dos à l’entrée.
Il portait une vieille veste militaire élimée, des cheveux gris coupés ras, et ses épaules étaient voûtées par les années. Il manipulait avec une infinie précaution une mallette cylindrique en titane mat, surmontée d’un panneau numérique clignotant en vert.
Amara s’arrêta à dix mètres de lui. Le canon de son Glock ne tremblait pas.
— Lève les mains, Gabriel, dit-elle d’une voix qui ne trahissait aucune émotion, bien que tout son être soit au bord du gouffre.
L’homme cessa tout mouvement. Ses épaules se figèrent, puis il laissa échapper un long soupir fatigué, un son rauque qui semblait porter le poids d’un siècle d’exil.
Lentement, sans geste brusque, il leva les paumes vers le ciel et tourna la tête.
C’était bien lui. Le même regard bleu acier, les mêmes traits sévères que sur les photos de famille qui encombraient la commode de son enfance. Mais son visage était creusé de rides profondes, et une longue brûlure violacée barrait tout le côté droit de son cou, vestige sanglant de l’incendie de Brest.