— Amara… murmura-t-il, les yeux brillants d’une émotion qu’elle ne parvenait pas à qualifier. Tu es venue. Je t’avais pourtant dit de fuir.

— Pour que tu puisses faire exploser Eleanor et Kross sans témoins ? cracha-t-elle. Pour que tu puisses raser un terminal gazier entier et disparaître une seconde fois avec le sang de maman dans ton sac ?

Gabriel ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, il n’y avait ni colère ni supplication dans son regard. Seulement une tristesse infinie et glaciale.

— Tu as lu le journal, dit-il doucement. Mais tu n’as compris que la surface des choses.

— J’ai compris que tu as menti pendant vingt-huit ans ! hurla-t-elle, rompant enfin le calme pesant de la chapelle. Tu as laissé Eleanor m’humilier ! Tu as laissé Julian me traquer ! Tu m’as laissée pleurer devant une tombe vide pendant que tu préparais ta petite vengeance de savant fou !

Gabriel baissa lentement les bras et se releva. Il boitait légèrement.

— Marianne n’a pas été assassinée par nous, Amara, dit-il d’une voix basse mais ferme, qui résonna sous les voûtes de pierre. Elle a développé ce syndrome après avoir travaillé dans les laboratoires de Kross dans les années quatre-vingt-dix. Kross expérimentait des agents neurochimiques sur des populations civiles en Afrique de l’Ouest. Elle a tenté de s’échapper avec les souches mères pour les détruire. Elle s’est infectée accidentellement. Son système immunitaire s’est adapté, mais au prix de souffrances abominables. Quand elle a su qu’elle était condamnée, elle m’a fait jurer deux choses : te protéger, et faire en sorte que Kross ne puisse jamais recréer ce qu’il appelait la ‘Purge’.

Il désigna la mallette cylindrique sur l’autel.

— Ce cylindre ne contient pas une arme, Amara. Il contient l’unique agent neutralisant capable de détruire définitivement le virus de synthèse que Kross a déjà injecté dans le réseau de distribution de Fos.

Amara sentit un frisson glacé lui descendre le long de la colonne vertébrale.

— Quoi ?

— Le terminal numéro 4 n’est pas un piège que j’ai tendu, expliqua Gabriel en avançant d’un pas vers elle, les mains bien visibles. C’est le centre de dissémination de Kross. Il n’a pas besoin de faire sauter quoi que ce soit. Il a besoin des codes d’Arthur pour déverrouiller la pression des injecteurs principaux et vaporiser le composant sur l’ensemble du couloir rhodanien. Eleanor pensait venir négocier sa survie contre les parts de la société. Elle n’est qu’un pantin dont l’empreinte rétinienne ouvre la porte des sas de sécurité.

Soudain, une détonation sourde retentit au loin, dans la direction du terminal pétrochimique. Une lueur orange pulsa à travers les meurtrières de la chapelle, suivie une seconde plus tard par l’onde de choc qui fit vibrer le sol sous leurs pieds.

Le téléphone satellite que tenait Amara dans sa poche vibra frénétiquement. Elle décrocha d’une main, sans lâcher son père des yeux, et activa le haut-parleur.

La voix de Kross s’éleva, hachée par les parasites, mais terrifiante de sérénité :

— Gabriel… je sais que tu m’entends sur ce canal d’urgence. Eleanor a été très coopérative avant de glisser du haut de la passerelle de soutirage. Une chute malencontreuse de quarante mètres… Mais ses yeux ont suffi à valider le protocole. Le compte à rebours de pressurisation est lancé : quatorze minutes. Si tu veux injecter ton petit sérum salvateur dans le collecteur central, tu vas devoir venir me l’apporter toi-même à la chapelle… Ah, pardonnez-moi, je suis malpoli. Je vois vos phares depuis la tour de contrôle. Mes hommes ont déjà encerclé votre petit sanctuaire.

Un bruit de pas métalliques crissa sur les graviers à l’extérieur.

Gabriel se jeta sur le côté au moment précis où des tirs d’armes automatiques pulvérisaient les vitraux brisés de la nef. Les débris de pierre et de plâtre explosèrent en gerbes mortelles.

Amara plongea derrière l’autel en pierre massive, se retrouvant épaule contre épaule avec ce père qu’elle n’avait pas vu depuis sept ans.

— Combien de balles dans ton chargeur ? lui cria Gabriel par-dessus le vacarme des tirs.

— Huit ! répondit-elle en vérifiant la culasse.

Gabriel sortit de sous sa veste un vieux Beretta 92 éraflé.

— Ça fera l’affaire si on ne rate pas notre coup. Kross ne montera pas lui-même tant que ses chiens n’auront pas nettoyé la place. Le cylindre a un retardateur : si je tourne cette bague dans le sens horaire, il libère un gaz corrosif qui incinère le contenu biologique en trois secondes. Kross le sait. Il les veut vivants. Ils vont essayer de nous neutraliser au taser ou par des tirs non létaux.

— Et Eleanor ? demanda Amara, la gorge nouée.

— Morte, trancha froidement Gabriel. Eleanor a toujours cru qu’on pouvait pactiser avec les monstres en leur offrant la moitié du lit. Elle a récolté ce qu’elle a semé. Mais toi, Amara… tu dois sortir vivante d’ici avec ce cylindre.

— Pas sans toi !

— Ne sois pas idiote ! aboya-t-il, retrouvant pour une seconde la voix autoritaire qui régnait sur son enfance. Je suis un fantôme depuis sept ans. Mon existence légale est nulle, ma vie s’est arrêtée quand Marianne a fermé les yeux. Si le gaz est libéré dans le terminal, dix mille personnes meurent dans l’heure, et Kross vendra son antidote frelaté aux gouvernements mondiaux au prix de leurs souverainetés. Tu cours vers le terminal, tu trouves le collecteur B-12 au sous-sol, et tu vides ce flacon dans la vanne d’admission. C’est le seul moyen d’annihiler la réaction en chaîne.

Deux silhouettes noires franchirent la porte brisée de la chapelle, se déplaçant avec la précision coordonnée de commandos surentraînés.

Amara n’attendit pas qu’ils se mettent en position. Elle surgit du côté droit de l’autel, aligna le premier tireur et pressa la détente à deux reprises. Le mercenaire s’effondra, touché à la gorge et au sternum. Gabriel pivota vers la gauche et abattit le second d’une balle nette entre les deux yeux.