Éléonore ne baissa pas la tête pour ramasser les feuilles. Elle comprit instantanément que la forteresse de mensonges qu’elle avait bâtie venait de s’effondrer d’un seul bloc. L’illusion était morte. Lentement, la posture brisée et tremblante de la jeune épouse convalescente s’effaça. Ses épaules se redressèrent. L’expression de souffrance feinte sur son visage laissa place à un calme glacial, d’une dureté presque effrayante.

Elle laissa échapper un petit rire sec, sans joie, qui résonna lugubrement contre les murs du hall.

— Très bien, dit-elle en abandonnant tout ton plaintif, sa voix redevenant métallique et tranchante. Tu as trouvé. Et alors ? Qu’est-ce que tu comptes faire, Julien ? Aller voir le procureur ? Déposer une plainte pour tentative d’escroquerie ou diffamation ? Tu n’as pas de preuves pénales solides. Des photos floues, des notes de kinésithérapie sportive et une entaille dans une planche de bois ? N’importe quel avocat moyen démolira ton dossier en dix minutes d’audience. Par contre, mes blessures à moi sont réelles. Les certificats du médecin légiste sont au dossier. Aux yeux de la justice, je reste la femme battue et menacée de mort par son beau-père dans un milieu bourgeois traditionaliste qui ne voulait pas d’elle.

Elle fit un pas vers Julien, le toisant de toute sa hauteur, le venin coulant désormais librement de ses lèvres :
— Si tu tentes quoi que ce soit contre moi, je te détruirai dans la presse locale et nationale. Je demanderai un divorce pour violences répétées, une prestation compensatoire maximale et la moitié de tes parts dans la scierie familiale en réparation du préjudice corporel. Tu mettras dix ans à t’en remettre, Julien. Tu finiras ruiné, déshonoré, et ton précieux père aura passé ses dernières années à regarder son fils sombrer dans les dettes d’avocats. Alors maintenant, soyons intelligents. Tu me signes cette procuration, tu me verses mon indemnité de départ pour acheter l’appartement à Genève, et je disparais de vos vies sans faire d’histoires.

Julien la fixa, sans un battement de paupières. L’homme naïf et influençable qu’elle avait manipulé pendant trois ans s’était évaporé, consumé par la réalité brutale de cette trahison.

— Tu as tout calculé, Éléonore, dit-il posément. Sauf une chose.

— Ah oui ? Et laquelle ? ricana-t-elle avec arrogance.

Gérard fit alors un pas en avant. Il sortit de sa poche son vieux téléphone portable à clapet, un appareil basique, sans écran tactile, dont le haut-parleur grésillait légèrement.

— Tu as oublié que les ouvriers du bâtiment parlent entre eux, dit le vieux père. Ton instructeur de cascade à Genève, celui que tu as payé cinq mille euros en liquide pour t’apprendre à amortir un plongeon sur du bois ciré sans te briser la nuque… Tu sais qui a rénové le hangar de son centre d’entraînement il y a deux ans ? Mon neveu Marc. C’est Marc qui a posé leurs planchers élastiques. Quand j’ai vu le nom de la clinique sur ton dossier hier soir, j’ai passé un coup de fil. Ton gymnaste n’est pas un criminel, Éléonore. C’est juste un entraîneur qui pensait préparer une cascadeuse pour un court-métrage indépendant. Quand je lui ai appris que son programme servait à faire inculper un honnête homme pour tentative d’assassinat, il a eu très peur de devenir complice d’un crime aux yeux de la loi suisse.

Gérard appuya sur une touche du téléphone.

Une voix d’homme, nette, avec un léger accent suisse romand, retentit dans le vestibule, enregistrée dix minutes plus tôt :« Monsieur Belmont ? Je confirme sur l’honneur que madame Éléonore Belmont s’est présentée sous un faux nom pour apprendre les techniques de dégagement et de roulade arrière spécifiquement adaptées à des escaliers d’habitation. J’ai conservé les vidéos des séances d’entraînement préparatoires, ses messages de confirmation de paiement et les détails de ses demandes techniques concernant la provocation délibérée d’hématomes sans dommage neurologique. Je tiens l’ensemble de ces documents à la disposition des autorités judiciaires françaises dès cet après-midi. »

Le silence revint, plus lourd qu’un tombeau.

Le masque d’arrogance d’Éléonore se fissura net. Ses yeux oscillèrent frénétiquement entre l’appareil téléphonique et les deux hommes devant elle. La panique, la vraie cette fois, s’empara de ses traits. En Suisse comme en France, la subornation, la falsification de preuves pour simuler un crime et la complicité d’escroquerie au jugement constituaient des délits passibles de peines de prison ferme immédiates.

— Vous bluffez… balbutia-t-elle, la voix devenue rauque et chevrotante.

— Je ne bluffe jamais avec les outils de mon travail, répliqua Gérard d’une voix d’airain. Le procureur de la République d’Annecy est un ami d’enfance de mon frère aîné. Il a reçu une copie numérique du dossier complet il y a une demi-heure à titre conservatoire. Les gendarmes attendent mon appel au bout de l’allée.

Éléonore recula jusqu’à buter contre le premier montant de la rampe d’escalier, là même où elle s’était jetée trois jours plus tôt. Ses doigts cherchèrent fébrilement un appui, mais le bois semblait désormais brûlant sous sa paume.

Julien fit un pas vers elle, tendant une feuille simple, dactylographiée à la va-vite sur son imprimante de bureau.

— Tu signes cette convention de divorce immédiat par consentement mutuel avec renonciation totale et irrévocable à toute pension, compensation ou réclamation sur le patrimoine des Belmont, dit Julien d’un ton d’une neutralité absolue. Tu prends tes affaires personnelles dans deux valises, pas une de plus. Ta sœur t’attend dehors dans sa voiture. Dans une heure, tu as franchi le portail. Si tu tentes de contester un seul alinéa de cet accord ou si ton nom réapparaît un jour dans les affaires de cette vallée, le dossier suisse part immédiatement au greffe du tribunal pénal avec demande de mandat de dépôt.

Éléonore regarda le papier, puis le stylo que Julien lui tendait d’une main immobile. Ses lèvres tremblaient de rage contenue, une haine noire et impuissante brillant au fond de ses prunelles. Elle savait qu’elle avait tout perdu : le statut, la richesse, le confort luxueux qu’elle avait cherché à conquérir par le sang et le mensonge.