La nuit qui suivit fut un enfer d’angoisses et de paperasserie médicale. Julien passa les heures suivantes aux urgences de l’hôpital de la ville. Les médecins diagnostiquèrent une luxation de l’épaule gauche, deux côtes fêlées et de multiples ecchymoses impressionnantes sur les cuisses et le dos. Éléonore avait payé de sa personne pour rendre son piège indiscutable. Allongée sur son lit d’hôpital, entourée de bips réguliers des moniteurs, elle jouait la victime traumatisée à la perfection, tremblant au moindre bruit de pas dans le couloir.
— Je ne peux plus retourner dans cette maison tant qu’il y est, Julien, sanglotait-elle en serrant la main de son mari. Il me terrifie. Il attendra la nuit pour m’étouffer dans mon sommeil. Tu dois choisir. C’est lui ou moi.
Julien, accablé par la culpabilité d’avoir imposé la cohabitation entre sa jeune épouse et son père austère, ne se posa aucune question. Il était convaincu que l’amertume de la vieillesse et la jalousie avaient fait basculer son père dans la démence agressive. Dès le lendemain matin, il fit changer les serrures de la villa et donna l’ordre au gardien de refuser l’accès au domaine à Gérard Belmont.
Pendant trois jours, Gérard trouva refuge dans une petite chambre d’hôte modeste en périphérie de la commune, au-dessus d’un garage automobile où le bruit des clés à chocs et l’odeur d’huile de moteur couvraient à peine le grondement de son chagrin. Ses anciens amis du village l’évitaient déjà ; les rumeurs allaient vite dans cette vallée encaissée, alimentées par les indiscrétions délibérées des amies d’Éléonore. On racontait que l’ancien chef d’atelier avait tenté d’éliminer sa belle-fille pour capter l’assurance-vie de son fils.
Pourtant, malgré l’humiliation et le déchirement filial, l’esprit de Gérard restait lucide. Un demi-siècle dans l’industrie lui avait appris une règle fondamentale : la matière ne ment jamais. Les hommes brodent des fables, les émotions trahissent la logique, mais la cinématique, les angles et la résistance des matériaux racontent toujours une vérité mathématique implacable.
Le quatrième jour, Julien se trouvait seul dans son grand bureau lambrissé au rez-de-chaussée de la villa. La maison était vide. Éléonore était sortie avec sa sœur pour choisir le nouveau mobilier censé effacer toute trace du passage de Gérard : les vieux fauteuils en cuir râpé devaient partir à la décharge, tout comme les armoires savoyardes transmises depuis trois générations. Sur le sous-main en cuir de Julien reposaient les documents notariés : l’acte de donation-partage anticipé que son père avait toujours refusé de signer, et une procuration générale sur les comptes de la famille. Éléonore lui avait répété qu’il fallait désormais « mettre de l’ordre » pour protéger leur futur enfant, bien qu’elle ne fût pas encore enceinte.
Un coup discret fut frappé à la porte-fenêtre donnant sur la terrasse couverte.
Julien sursauta, leva les yeux et aperçut son père de l’autre côté de la vitre. Gérard était trempé par la bruine, les traits tirés par l’insomnie, mais ses yeux gardaient une clarté minérale.
Julien bondit de son fauteuil, ouvrit brusquement la baie vitrée et aboya d’une voix sourde :
— Qu’est-ce que tu fais là ? Tu veux que j’appelle les gendarmes ? Tu n’as plus le droit de mettre les pieds ici !
— Appelle-les si tu veux, Julien, dit Gérard d’une voix égale, presque douce. Mais accorde-moi dix minutes. Après cela, si tu me dis de partir, je signerai tous tes papiers de renonciation, je prendrai mon balluchon et tu n’entendras plus jamais parler de moi jusqu’à mon enterrement.
L’assurance tranquille du vieil homme déstabilisa Julien. Malgré la colère qui lui brûlait encore les veines, le jeune homme ressentit une hésitation ancestrale, le respect craintif qu’il avait toujours voué à l’autorité morale de son père.
— Dix minutes. Pas une seconde de plus. Et tu restes là, près de la porte.
Gérard pénétra dans la pièce sans jeter un regard aux documents sur le bureau. Il sortit de la poche intérieure de son manteau une clé USB noire, sans marque, ainsi qu’une petite loupe d’horloger en laiton.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Julien, méfiant.
— La vérité que tu refuses d’examiner parce que ton orgueil d’homme amoureux t’aveugle, répondit Gérard en posant la clé sur le bois ciré. Tu te rappelles le mois dernier, quand on a cambriolé la villa des Veyrat de l’autre côté du vallon ?
Julien fronça les sourcils :
— Oui. Et alors ? La police n’a rien trouvé parce que leurs caméras extérieures étaient mal orientées.
— Exactement. Tu as fait installer un système complet d’alarme par une grande entreprise parisienne. Des caméras visibles, des détecteurs de mouvement volumétriques aux fenêtres, des bips électroniques à chaque porte. Mais tu as oublié une chose, mon garçon : qui a bâti cette maison de ses propres mains il y a trente ans ? Qui a coulé chaque dalle de béton et posé chaque boiserie ?
Julien fixa son père sans comprendre.
— J’avais installé une veilleuse de sécurité pour ta mère quand sa mémoire a commencé à décliner, poursuivit Gérard d’une voix chargée d’une émotion contenue. Une petite lentille grand-angle autonome, dissimulée dans l’œil de bœuf en bois sculpté au-dessus de la corniche du premier palier. Elle était reliée au vieux circuit fermé de la cave. Je ne l’avais jamais débranchée. Elle enregistre sur boucle continue de sept jours sur un disque dur que personne n’a remarqué derrière le compteur d’eau.
Le sang quitta lentement les joues de Julien.
— Tu… tu as filmé l’escalier ?
— Non, l’angle est trop haut pour avoir une vue plongeante sur les marches elles-mêmes, admit Gérard. La corniche bloque la rampe. On ne voit pas la chute. C’est pour cela que je ne suis pas allé directement chez les gendarmes avec ce fichier. Si on regarde la vidéo brute sans faire attention, on voit juste le haut de l’escalier, nous deux qui parlons, et elle qui disparaît brutalement du cadre. Un avocat manipulateur dirait que le choc est hors champ. Mais regarde bien.