Julien le regarda avec stupeur.
— Tu es entré ici hier soir ?

— Le vieux carreau cassé du cellier, Julien. Celui que tu devais réparer depuis six mois. Va voir ce dossier.

Pris d’une panique sourde, incapable de respirer normalement, Julien gravit les marches en trombe, ignorant la douleur sourde dans ses tempes. Il pénétra dans le dressing d’Éléonore, un sanctuaire immaculé aux senteurs de jasmin et de cuir de luxe. Il ouvrit le meuble désigné, écarta les étoffes précieuses et mit la main sur une chemise cartonnée grise, estampillée du sceau d’une clinique privée de Genève.

Les mains de Julien se mirent à trembler de façon incontrôlable.

À l’intérieur se trouvaient des radiographies datant de six semaines auparavant, accompagnées de notes d’honoraires pour des consultations de cascade et de biomécanique sportive auprès d’un ancien gymnaste professionnel réputé dans la rééducation des chutes contrôlées. Une ligne tapée à la machine au bas d’un protocole d’entraînement attira son regard, comme brûlée au fer rouge :« Réduction cinématique des impacts en rouleau dorso-lombaire sur surfaces rigides : absorption optimale par verrouillage scapulaire. Risque de fracture costale minime en cas d’atterrissage sur plan incliné amorti. »

Les pages lui échappèrent des doigts et s’éparpillèrent sur le parquet de chêne ciré.

Tout était prémédité. Chaque gémissement, chaque larme, la dispute provoquée au sommet de l’escalier, l’attente du bruit exact de sa voiture dans l’allée pour déclencher la chute théâtrale à l’instant où la porte s’ouvrirait. Elle avait orchestré son propre calvaire pour transformer l’homme qui l’avait accueillie sous son toit en un criminel sans pitié aux yeux du monde et de la justice.

Le claquement métallique du portail extérieur arracha Julien à sa torpeur glaciale.

Par la fenêtre du dressing, il vit la berline allemande de sa femme glisser silencieusement sur le gravier mouillé. Éléonore était de retour, accompagnée de sa sœur. Julien descendit les escaliers comme un somnambule, les poumons vidés de tout oxygène, les doigts crispés sur le dossier cartonné de Genève et le scalpel minuscule que son père venait de déposer dans une coupelle de verre sur la table d’entrée.

Gérard se tenait toujours là, droit dans son vieux manteau sombre, les yeux rivés sur la porte.

— Que veux-tu faire, Julien ? demanda le vieil homme d’une voix basse, dénuée de tout triomphalisme. La dénoncer ? Elle niera. Elle dira que ce dossier médical est une falsification, que les traces sur les marches ne veulent rien dire, que la vidéo est manipulée. Dans deux heures, ses avocats auront monté une contre-attaque médiatique et judiciaire qui broiera le peu qu’il reste de notre nom.

Julien leva les yeux vers son père. Pour la première fois depuis des années, il ne voyait plus un vieil homme dépassé et bougon, mais la colonne vertébrale de son existence, un roc que les tempêtes n’avaient jamais réussi à fissurer. Une honte immense, cuisante, lui monta au visage, accompagnée d’un dégoût violent pour sa propre crédulité.

— Qu’est-ce que tu suggères ? murmura Julien, les mâchoires serrées jusqu’à la douleur.

— Laisse-la franchir cette porte. Laisse-la jouer son rôle jusqu’au bout. La vanité est le pire poison des intrigants : ils finissent toujours par s’étouffer avec leur propre arrogance.

La porte d’entrée s’ouvrit dans un grincement doux. Éléonore entra, son écharpe en soie noire dissimulant élégamment son attelle à l’épaule. Son teint était poudré de manière à paraître livide, ses mouvements empreints d’une fragilité calculée qui appelait instantanément la compassion.

— Julien, mon chéri ? appela-t-elle d’une voix faible avant de se figer net sur le pas de la porte.

Elle venait d’apercevoir Gérard Belmont, debout au centre du hall.

Aussitôt, son visage se mua en un masque d’épouvante outrée. Elle recula vers le battant ouvert, portant sa main valide à sa gorge comme si elle étouffait.

— Julien ! Qu’est-ce qu’il fait là ?! Tu l’as laissé entrer ? Tu m’avais promis ! Tu vois bien qu’il est revenu pour terminer ce qu’il a commencé ! Appelle la police tout de suite, ou je pars et je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette maison !

Julien s’avança lentement vers elle. Il ne criait pas. Il ne tremblait plus. Une froideur minérale, semblable à celle de son père, avait envahi son regard d’ordinaire si docile.

— Ferme la porte, Éléonore, dit-il d’une voix blanche.

— Quoi ? Tu me donnes des ordres ?! Il a tenté de me tuer !

— Ferme cette porte et entre dans cette pièce, répéta-t-il, un ton plus bas, mais chargé d’une autorité si féroce que la jeune femme en resta interdite.

Elle s’exécuta machinalement, poussant le lourd vantail de chêne, tout en jetant un regard inquiet entre le père et le fils. Elle sentit, pour la première fois, que la mécanique si parfaitement huilée de sa manipulation venait de heurter un obstacle invisible.

Julien s’approcha de la table du vestibule, prit la petite coupelle de verre et la tendit vers elle.

À l’intérieur reposait le micro-fragment de scalpel bleui, à côté de la photographie agrandie de sa cheville gauche prise par la lentille de sécurité de l’œil-de-bœuf, montrant clairement l’adhésif chirurgical dissimulé sous son ourlet.

Éléonore baissa les yeux vers les pièces à conviction. Son regard s’élargit imperceptiblement, une fraction de seconde, avant de redevenir impénétrable.

— Qu’est-ce que c’est que ce bricolage ? lâcha-t-elle avec un mépris forcé. Tu fouilles dans mes affaires maintenant ? Tu ramasses des cochonneries par terre pour fabriquer des théories absurdes avec ce vieux fou ? Julien, sois raisonnable ! Regarde-moi ! Regarde mes blessures ! Tu crois vraiment qu’on planifie de se jeter dans le vide pour le plaisir d’avoir mal ?!

Julien jeta alors le dossier gris de la clinique de Genève à ses pieds. Les feuilles blanches s’éparpillèrent sur le marbre froid, exposant les schémas d’absorption cinétique, les factures de l’instructeur de cascade et les comptes-rendus de densitométrie osseuse préparatoires.

Le silence qui s’abattit sur la villa fut assourdissant.