Gérard brancha la clé USB sur l’ordinateur portable posé sur le bureau et lança le fichier vidéo horodaté au mardi précédent, à 18 heures 42.

L’écran afficha une image en noir et blanc d’une netteté clinique, capturée avec un objectif à focale courte. On y voyait Gérard, les mains dans les poches, et Éléonore, de profil. Le son était absent, mais les mouvements parlaient d’eux-mêmes. On voyait le rictus de la jeune femme. On voyait le moment précis où elle ouvrait la bouche pour crier.

— Tu vois ? dit Julien, la voix tremblante mais agressive. Tu es à un mètre d’elle ! Elle crie, elle recule et elle tombe ! Ça ne prouve rien du tout, papa ! Elle a très bien pu reculer parce que tu avançais vers elle menaçant !

— Ne regarde pas mon corps, Julien, ordonna calmement Gérard en pointant son gros index calleux sur le bas de l’écran. Ne regarde pas son visage. Regarde ce détail que tu n’as pas vu parce que tu étais trop occupé à ramasser ses larmes. Regarde ses pieds.

Julien se pencha sur l’écran.

— Zoome sur ses pieds, continua le père. Là. Regarde la position de ses chevilles.

Julien mania le pavé tactile et grossit l’image de quatre cents pour cent. Les pixels devinrent plus apparents, mais la netteté du capteur professionnel permettait de distinguer parfaitement les mules d’intérieur en velours que portait Éléonore.

— Quand un être humain est poussé violemment par surprise, expliqua Gérard avec la précision chirurgicale d’un technicien qui a expertisé des dizaines d’accidents de travail au cours de sa carrière, le centre de gravité est déplacé vers l’arrière par une force externe. Les orteils se relèvent instinctivement pour tenter d’agripper le sol. Le corps bascule en arrière, les bras se projettent en avant pour chercher une prise, et les talons glissent. Or, regarde ce qu’elle fait.

Julien retint son souffle. L’image décomposée montrait clairement la jeune femme : avant même de basculer, Éléonore n’avait pas cherché à se raccrocher à la rampe située à sa portée immédiate. Au contraire, elle avait glissé sa main droite derrière son propre dos pour amortir son premier contact avec la marche inférieure. Mais ce n’était pas encore le détail fatal.

— Regarde sa cheville gauche, Julien, murmura Gérard. Regarde bien la boucle de son pantalon en soie.

Au niveau de la cheville gauche d’Éléonore, un objet minuscule, sombre, dépassait de la doublure de son pantalon, maintenu par un sparadrap chirurgical beige appliqué contre sa peau. Un petit cylindre métallique d’à peine trois centimètres de long.

— C’est un capteur de position ? balbutia Julien, incrédule. Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ce n’est pas un capteur, répondit le père. Quand elle a basculé en arrière, elle ne l’a pas fait à l’aveugle. Elle a délibérément amorcé sa vrille pour atterrir sur le côté charnu de la hanche gauche. Mais elle avait besoin d’une blessure indiscutable au visage, quelque chose de saignant qui te ferait perdre la raison à la première seconde. Une coupure nette à la tempe, Julien. Les médecins ont parlé d’un éclat de bois ou d’un clou sur la marche, n’est-ce pas ?

— Oui, une plaie linéaire de quatre centimètres…

— Viens avec moi, dit Gérard en retirant la clé de l’ordinateur.

Il entraîna Julien dans le grand hall désert, jusqu’au palier intermédiaire où le drame s’était noué. Gérard monta les marches lentement, s’arrêta à la septième marche et s’agenouilla avec peine, son genou arthritique craquant sous l’effort. Julien le rejoignit, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes, envahi par un pressentiment glacial qui lui broyait l’estomac.

Gérard posa sa loupe d’horloger sur le chant de la marche en chêne massif.

— Tu as fait poncer et vitrifier ces marches au printemps dernier avec un vernis polyuréthane haute résistance à trois couches, n’est-ce pas ? Regarde ici.

Julien se pencha, posa son œil contre la lentille grossissante.

Sous le grossissement, la surface du bois verni apparaissait lisse comme un miroir, à l’exception d’un point minuscule. Ce n’était pas une éraflure due à une chute involontaire, ni l’impact d’une semelle qui glisse. C’était une encoche fine, rectiligne, d’une profondeur de deux millimètres, où le vernis avait été proprement tranché. Au fond de l’entaille minuscule, coincé dans la fibre du bois, luisait un micro-fragment d’acier trempé d’un bleu d’azur caractéristique.

— Une lame de scalpel jetable, murmura Gérard. Le genre de bistouri à usage unique que l’on trouve dans les trousses de dissection ou de manucure chirurgicale. Elle l’avait scotchée à l’intérieur de son poignet gauche sous son bracelet de montre large. Au moment de rouler sur cette marche, elle a appuyé sa main contre la marche pour fendre le bois et guider l’angle de sa chute afin d’entailler sa tempe sur le chant. Elle a calculé chaque centimètre de sa trajectoire pour que la tête ne touche jamais le marbre du bas, mais que la blessure saigne abondamment.

Julien recula d’un pas, chancelant comme s’il venait de recevoir un coup de massue.
— Non… Non, ce n’est pas possible. Personne ne ferait ça… C’est insensé ! Elle s’est cassé deux côtes, bon sang !

— Deux côtes fêlées, Julien. Une luxation réductible sans anesthésie générale. C’est le prix à payer quand on veut rafler un domaine de trois millions d’euros et se débarrasser définitivement d’un témoin gênant. Elle savait que je ne signerais jamais l’accord d’arbitrage financier. Elle savait que mon départ était la seule condition pour que tu aies les mains libres. Mais il y a pire.

Gérard se releva avec lenteur, épousseta son pantalon de velours et fixa son fils avec une infinie tristesse.

— Tu crois que c’était une impulsion ? Un coup de folie après notre dispute ? Va dans sa chambre d’amis, celle qu’elle a transformée en dressing privé au fond du couloir. Dans le tiroir du bas de sa commode sous les écharpes en cachemire, il y a un dossier médical complet. J’y ai jeté un coup d’œil hier soir avant de revenir te voir, pendant que tu étais à son chevet à la clinique.