Le jugement définitif de l’affaire de la succession Delorme fut rendu deux ans plus tard.

La justice est lente, mais lorsqu’elle s’abat sur un dossier bordé de preuves matérielles irréfutables, elle broie sans trembler. La donation frauduleuse et la création de la SCI furent annulées pour dol, fraude à la réserve héréditaire et manœuvres frauduleuses. La renonciation à succession signée par Camille fut déclarée nulle et non avenue.

Le testament olographe original d’Hélène Delorme — retrouvé par les enquêteurs dans un coffre secondaire que Vautier avait dissimulé dans son arrière-boutique — fut enfin ouvert et enregistré.

La vieille dame, avec son écriture penchée et appliquée d’ancienne institutrice rurale, n’avait rien oublié.« Je lègue la totalité de ma quotité disponible ainsi que ma propriété de Saint-Mathurin-sur-Loire à ma petite-fille Camille Berthier. Elle seule possède le courage du travail honnête, la droiture du cœur et le respect des choses vraies. Que cette maison lui serve d’abri contre les tempêtes que d’autres ne manqueront pas de susciter autour d’elle. »

Alain Berthier écopa de trois ans de prison avec sursis et d’une amende de cinquante mille euros, assortie de l’indignité successorale qui le privait de tout droit sur les biens de sa mère. Mireille reçut une peine similaire de deux ans avec sursis. Julien, déjà en prison, vit sa peine alourdie d’un an ferme pour recel de biens issus d’un abus de faiblesse.

Quant à Me Vautier, radié à vie de l’ordre des notaires et condamné à deux ans de prison ferme à purger sous bracelet électronique et cent cinquante mille euros d’amende, il dut vendre son étude aux enchères et quitter la région sous les quolibets d’une bourgeoisie provinciale qui ne lui pardonnait pas d’avoir été pris la main dans le sac.

Un samedi de juin, l’air était doux et saturé du parfum sucré des tilleuls en fleurs.

Camille gara sa nouvelle voiture — une berline hybride sobre et élégante, payée par ses honoraires et le premier acompte des indemnités judiciaires versées par le fonds de garantie des notaires — dans l’allée de graviers blancs de la propriété de Saint-Mathurin-sur-Loire.

La maison avait souffert de trois ans d’abandon forcé sous scellés, mais les murs de tuffeau tenaient bon, rayonnants d’une blancheur éclatante sous le soleil de midi. Les volets en bois bleu ciel demandaient un coup de peinture, le jardin était envahi de hautes herbes folles et de coquelicots sauvages, mais l’âme des lieux n’avait pas péri.

Camille monta les marches du perron, sortit de sa poche la lourde clé en fer forgé que le mandataire judiciaire lui avait remise la veille, et l’enfonça dans la serrure.

Le pêne tourna avec un déclic franc, sonore, libérateur.

Elle poussa la porte. L’odeur familière d’encaustique, de papier ancien et de lavande séchée l’accueillit aussitôt, intacte, préservée comme par miracle sous le couvercle du temps. Elle entra dans le grand salon. Le miroir doré était là, poussiéreux mais majestueux au-dessus de la cheminée.

Camille s’avança vers la grande porte-fenêtre qui s’ouvrait sur l’arrière de la maison. Elle déverrouilla les espagnolettes et ouvrit les deux battants en grand.

Devant elle, la prairie descendait en pente douce vers les rives sauvages de la Loire. Les bancs de sable scintillaient sous la lumière d’été, et au fond du jardin, le vieux mirabellier dont elle avait jadis secoué les branches avec sa grand-mère ployait déjà sous des milliers de petits fruits verts prêts à mûrir.

Elle inspira profondément, remplissant ses poumons d’un air pur, un air qui ne devait rien à personne, un air où le mot famille ne sonnait plus comme un piège ou un chantage, mais comme un choix libre et souverain.

Elle s’assit sur la première marche de pierre chaude du jardin, sortit son carnet à croquis de son sac, et commença à dessiner les plans de son futur atelier.