Un murmure parcourut la salle d’audience. Le procureur tendit la main, saisit le volumineux dossier à couverture bleue que l’avocate lui tendait par l’intermédiaire de l’huissier d’audience, et commença à le feuilleter d’un œil devenu soudain extrêmement attentif.
— Nous apportons la preuve irréfutable, conclut Me Belmont, que la violence dont monsieur Julien Berthier a fait preuve à l’encontre de sa sœur n’était pas un simple coup de sang, mais l’expression d’un sentiment d’impunité totale forgé par trois années d’un pillage financier clandestin dont Camille Berthier était la cible désignée.
Dans le box, Julien ne comprit pas tous les termes juridiques, mais il comprit le regard de plomb que le juge venait de poser sur lui.
Sur son banc, Alain enfouit son visage dans ses mains et fondit en larmes. Cette fois, de vraies larmes d’effroi. Mireille, elle, restait pétrifiée, le regard halluciné, fixant cette fille qu’elle pensait malléable à merci et qui venait de poser une bombe sous leur existence dorée.
Le délibéré ne prit que vingt minutes.
Julien Berthier fut déclaré coupable de l’ensemble des chefs de prévention. Condamné à quatorze mois d’emprisonnement, dont huit mois ferme, avec révocation de six mois de sursis antérieur. Mandat de dépôt à la barre. Le bruit métallique des menottes refermées par les agents de l’escorte résonna dans la salle silencieuse.
Julien hurla, jura, cracha vers le banc où se tenait sa sœur avant d’être violemment maîtrisé et entraîné par la porte dérobée menant aux geôles du sous-sol.
Camille ne cilla pas. Elle le regarda disparaître sans haine, mais avec un soulagement indicible, comme si une sangsue vieille de vingt-quatre ans venait enfin d’être arrachée de sa peau.
Les semaines qui suivirent ressemblèrent au démantèlement méticuleux d’un réseau criminel d’amateurs.
Le signalement déposé par Me Belmont eut l’effet d’une déflagration au palais de justice d’Angers. Le parquet ouvrit immédiatement une information judiciaire pour faux en écriture publique — un crime relevant en théorie des assises, bien que souvent correctionnalisé —, abus de faiblesse et blanchiment de fraude fiscale.
Un juge d’instruction fut nommé. Dès le début du mois de décembre, les perquisitions tombèrent comme la foudre.
L’étude de Me Vautier fut investie au petit matin par les enquêteurs de la brigade financière d’Angers, accompagnés d’un représentant de la Chambre départementale des notaires. Les ordinateurs furent saisis, les dossiers physiques de succession passés au crible. En fouillant les serveurs de sauvegarde, les experts découvrirent rapidement les brouillons des fausses reconnaissances de dettes, rédigées sur l’ordinateur personnel du notaire avec des dates rétroactives, ainsi que des échanges de courriels accablants entre Alain Berthier et l’officier ministériel :
« Camille a signé sans poser de questions. Elle croit qu’il y a cent mille euros de dettes d’Ehpad. Le champ est libre pour la vente de Saint-Mathurin. N’oublie pas ma commission de 8 % hors taxe sur la transaction de la SCI. »
Mis en examen, Me Vautier fut immédiatement suspendu de ses fonctions par ses pairs, placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer et obligation de verser une caution de quatre-vingt mille euros pour éviter la détention provisoire. Pour ce notable de province dont la réputation était le bien le plus précieux, l’opprobre fut total et immédiat.
Chez les Berthier, la chute fut encore plus brutale.
Le juge d’instruction ordonna le gel conservatoire de tous les actifs de la SCI « Les Vergers de la Loire », bloquant net la mise en vente de la maison de Saint-Mathurin. Les comptes bancaires du couple furent saisis pour garantir le recouvrement des droits de succession fraudés et les éventuelles réparations civiles dues à Camille.
Privés d’argent, incapables d’honorer les traites de leurs crédits à la consommation et submergés par les frais d’avocat pour eux-mêmes et pour Julien toujours incarcéré, Alain et Mireille virent leur univers s’écrouler pan par pan.
Camille avait changé de numéro de téléphone dès le lendemain du procès. Elle avait bloqué leurs adresses électroniques et chargé son avocate d’interdire formellement tout contact direct sous peine de poursuites pour harcèlement.
Un seul contact eut lieu, par lettre recommandée, quatre mois après l’arrestation de Julien. Une lettre écrite de la main tremblante d’Alain depuis une petite maison de location miteuse de la périphérie de Cholet, où le couple avait dû emménager après la mise sous séquestre de leurs biens.
Camille la lut un matin de printemps, assise dans son nouveau bureau de Nantes où elle venait d’installer son agence de design, baignée d’une clarté blanche et vivifiante.
« Camille,Ta mère ne dort plus. Elle passe ses journées au lit et Julien dépérit en prison. Il a pris des coups le mois dernier dans la cour de promenade. Vautier dit qu’il va plaider coupable pour éviter les assises, et nous allons devoir passer devant le tribunal correctionnel en fin d’année. Le fisc nous réclame des pénalités monstrueuses.Est-ce que c’est ça que tu voulais ? Détruire tes propres parents ? Tout ce qu’on a fait, c’était pour assurer l’avenir de la famille. Julien n’avait rien, toi tu as toujours été intelligente, débrouillarde, tu n’avais pas besoin d’aide. Ta grand-mère t’aimait trop, elle ne voyait pas la réalité. Si tu as encore une once d’humanité, va voir le juge d’instruction. Dis-lui que c’était un malentendu familial, que nous voulions te rendre ta part plus tard. Sauve-nous.Ton père qui souffre. »
Camille ne ressentit ni colère ni pitié. Juste une immense fatigue rétrospective devant l’aveuglement sans fond de cet homme. « Tu n’avais pas besoin d’aide. » C’était donc cela, le péché originel. Parce qu’elle travaillait dur, parce qu’elle ne se plaignait jamais, parce qu’elle se levait à six heures du matin pour honorer ses contrats pendant que son frère dormait son ivresse de la veille, elle méritait d’être dépouillée. Sa force était devenue son châtiment, et la médiocrité de Julien était devenue son titre de rente.
Elle alluma un briquet et regarda la lettre se consumer lentement dans une coupelle en céramique, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un tas de cendres grises qu’elle souffla par la fenêtre ouverte sur les toits nantais.