Au premier rang, Mireille et Alain étaient assis, serrés l’un contre l’autre. Alain rongeait ses ongles jusqu’au sang, jetant des regards fiévreux vers la porte d’entrée. Mireille, vêtue d’un manteau noir austère, tenait un chapelet dans la main gauche et son mouchoir dans la droite, préparant son numéro de mère martyr pour le président de la cour.

Lorsque Camille franchit les portes battantes de la salle, elle n’était pas seule. Elle était accompagnée de Me Sarah Belmont, une avocate nantaise réputée pour sa pugnacité dans les contentieux successoraux et le droit pénal financier, une femme aux cheveux coupés court et au regard d’aigle.

Mireille se leva d’un bond, traversant l’allée centrale pour intercepter sa fille.
— Camille ! Tu es là ! Dieu merci ! Va voir l’avocat commis d’office de ton frère, dis-lui que tu retires ta plainte ! Julien n’a pas dormi de la nuit dans ce trou à rats, ils l’ont traité comme un criminel ! Tu dois dire au juge que vous vous êtes disputés, que c’était un accident, que le marteau a glissé !

Camille s’arrêta net. Elle toisa sa mère de toute sa hauteur.
— Le démonte-roue n’a pas glissé deux fois de suite, Mireille.

Le tutoiement par le prénom frappa la mère comme un soufflet en plein visage. Elle recula d’un pas, suffoquée.
— Comment tu m’appelles ? Je suis ta mère !

— Tu es la complice d’un voleur, répliqua Camille d’une voix parfaitement intelligible pour les deux rangées de bancs alentour. Et d’un faussaire.

Alain s’approcha à son tour, le visage décomposé.
— Camille, par pitié… pas ici. Pas devant tout le monde. On a parlé avec Vautier hier soir. On peut s’arranger. On te donnera une part sur la vente de Saint-Mathurin… Une belle part ! Cent mille euros ! Tu pourras t’acheter un appartement, toi aussi !

Me Belmont intervint, glissant sa carte professionnelle sous le nez d’Alain.
— Monsieur Berthier, je vous conseille de vous asseoir et de garder le silence. Ce que vous venez de formuler constitue une tentative de subornation de témoin et une offre de transaction sur le produit d’une infraction criminelle. Tout ce que vous dites en ce lieu est consigné.

Alain chancela, comme si on venait de lui asséner un coup de massue. Il regagna son banc, le dos voûté, le regard éteint.

À onze heures et quart, la sonnerie retentit. La cour entra.
— L’affaire Julien Berthier contre le ministère public et Camille Berthier, annonça le greffier.

Julien fut extrait du box vitré entre deux agents de l’escorte. Il avait les cheveux gras, les yeux cernés, son sweat-shirt froissé sentait le tabac froid et l’angoisse carcérale. En apercevant sa sœur sur le banc des parties civiles, son regard s’alluma d’une lueur de fureur brute, vite étouffée par le cérémonial de la justice.

Le président du tribunal, un magistrat aux tempes argentées nommé Laroche, égrena les faits avec la monotonie clinique des gens qui ont tout vu : dégradation volontaire d’un bien d’autrui avec arme par destination, menaces réitérées de violences sous condition, récidive légale.

— Monsieur Berthier, résuma le juge, vous avez exigé le véhicule de votre sœur aînée. Devant son refus légitime, vous avez saisi un outil de démontage de pneus et avez méthodiquement fracassé le pare-brise avant et la portière conducteur, tout en proférant des menaces explicites. La scène a été filmée. Les constatations de la gendarmerie corroborent point par point les déclarations de la victime. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Julien renifla, cherchant le soutien de sa mère dans la salle.
— J’étais… j’étais sous pression. Elle fait sa princesse avec son boulot. Moi, j’ai pas de chance dans la vie, tout le monde me tourne le dos. C’était juste pour un entretien d’embauche ! Elle n’avait qu’à être solidaire ! Une famille, ça sert à quoi si on peut même pas s’entraider ?

Le juge leva un sourcil sévère.
— La solidarité familiale ne s’impose pas à coups de barre de fer, monsieur Berthier. Et votre casier judiciaire témoigne d’un mépris constant pour la propriété d’autrui et l’autorité judiciaire. Vous aviez déjà deux avertissements sans frais. Vous étiez en période probatoire.

Le procureur prit ensuite la parole. Un réquisitoire bref, cinglant, sans appel. Il pointa du doigt la toxicité des dynamiques familiales où l’enfant gâté se transforme en tyran domestique sous la bénédiction complaisante des parents. Il réclama dix-huit mois d’emprisonnement, dont six mois ferme avec mandat de dépôt immédiat, et la révocation intégrale du sursis antérieur de six mois. Un an de prison ferme derrière les barreaux de la maison d’arrêt d’Angers.

Mireille poussa un glapissement d’effroi sur son banc. Julien s’agrippa à la rambarde du box, blême :
— Mais non ! Vous pouvez pas faire ça ! Maman, fais quelque chose !

Me Belmont se leva alors pour la partie civile. Sa voix emplit la salle d’audience d’une solennité nouvelle.
— Monsieur le président, ma cliente ne demande pas simplement réparation pour une tôle froissée et un pare-brise brisé à hauteur de trois mille deux cents euros de réparations et frais de location. Elle demande que justice soit rendue face à un système d’extorsion organisé. Mais ce dossier, monsieur le président, n’est que la partie émergée d’un iceberg de spoliation bien plus vaste.

L’avocat de Julien bondit :
— Objection, monsieur le président ! Nous jugeons ici une dégradation de véhicule en comparution immédiate, pas un prétendu litige civil hors sujet !

— Laissez terminer Me Belmont, coupa le président Laroche.

— Je dépose officiellement ce matin entre les mains de monsieur le procureur ici présent un signalement au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, poursuivit Me Belmont sans ciller. Ce signalement est assorti d’une plainte avec constitution de partie civile visant messieurs Julien et Alain Berthier, madame Mireille Berthier, ainsi que maître Jean-Yves Vautier, notaire à Angers. Les chefs d’accusation portent sur l’escroquerie au jugement, le faux en écriture publique par officier ministériel, l’abus de faiblesse sur personne vulnérable et le recel en bande organisée portant sur la succession d’Hélène Delorme.