La déposition au commissariat dura près de trois heures. Camille décrivit avec une précision clinique la destruction de son bien, produisit la vidéo de la caméra de son téléphone où l’on voyait distinctement Julien hurler, armer son démonte-roue et fracasser le pare-brise tout en exigeant la remise des clés du véhicule. Elle n’omit rien : ni les ricanements de son père, ni les encouragements passifs de sa mère, ni la menace finale d’Alain concernant l’héritage.
L’officier de police judiciaire, un brigadier-chef chevronné nommé Morvan, écouta l’enregistrement avec une moue réprobatrice.
— Votre frère a un casier bien garni, mademoiselle Berthier. Vols avec effraction, dégradations, conduite sans permis sous stupéfiants. Il était sous le coup d’une mise à l’épreuve avec obligation d’indemniser ses précédentes victimes et de justifier d’un emploi stable. Là, il vient d’exploser son sursis. Il partira en comparution immédiate après-demain au tribunal judiciaire d’Angers. Vous maintenez votre constitution de partie civile ?
— Intégralement. Je demande le remboursement complet des dégâts, l’immobilisation du véhicule et des dommages et intérêts pour préjudice moral.
— Très bien. Et pour ce qui concerne les propos de votre père sur la succession ?
Camille hésita une seconde. Le cordon ombilical invisible, ce poison distillé depuis l’enfance qui ordonne de protéger les siens quoi qu’il en coûte, tirailla son estomac. Puis l’image de son père descendant les marches en lui disant : « C’est toi qui l’as provoqué » refit surface, froide, tranchante.
— Je dépose une plainte contre X pour escroquerie, faux et usage de faux dans le cadre de la succession d’Hélène Delorme veuve Berthier. Je soupçonne une captation d’héritage frauduleuse avec complicité notariale.
L’officier la dévisagea avec un respect renouvelé.
— Vous avez conscience que vous mettez le feu à toute la maison ?
— Ce n’était pas une maison, inspecteur. C’était une prison. Et je viens juste de trouver la clé.
Camille ne rentra pas chez elle ce soir-là. Elle craignait les représailles, un coup de sang de ses parents ou une horde de cousins rameutés par sa mère pour lui faire la morale sur le perron de son petit appartement loué près de la gare. Elle prit une chambre anonyme dans un hôtel d’affaires sans charme en bordure d’autoroute.
Assise sur le lit recouvert d’un couvre-lit synthétique, le carillon monotone de la pluie contre le double vitrage pour unique compagnie, elle ouvrit son ordinateur portable. Graphiste et consultante en identité visuelle pour des entreprises de la région ligérienne, elle possédait une rigueur méthodologique implacable pour traquer les dossiers égarés, recouper des métadonnées et exhumer des contrats.
Elle passa la nuit blanche à fouiller le registre foncier en ligne, les archives cadastrales de la préfecture du Maine-et-Loire et les avis de décès municipaux. Ce qu’elle découvrit au fil des heures dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer dans ses pires cauchemars de trahison familiale.
La maison de Saint-Mathurin-sur-Loire — cette ravissante bâtisse en tuffeau avec trois hectares de prairies descendant vers le fleuve royal — n’avait jamais été engloutie par des créances d’Ehpad.
Six mois avant la mort d’Hélène Delorme, alors que la grand-mère était clouée sur un lit d’hôpital après un accident vasculaire cérébral massif qui l’avait laissée aphasique et désorientée, un acte de donation-partage déguisé avait été régularisé chez Me Vautier. Par cet acte, la propriété était cédée pour un euro symbolique à une société civile immobilière (SCI) nouvellement créée : les « Vergers de la Loire ».
Camille téléchargea les statuts de la SCI déposés au greffe du tribunal de commerce.
Associé gérant détenant 49 % des parts : Alain Berthier.
Associée : Mireille Berthier, 49 %.
Détenteur des 2 % restants et désigné comme bénéficiaire exclusif des revenus locatifs à terme : Julien Berthier.
Camille n’apparaissait nulle part.
Mieux encore : pour contourner les droits de réserve héréditaire et éviter que Camille ne découvre la supercherie à l’ouverture de la succession, Alain et Me Vautier avaient fabriqué de toutes pièces une fausse dette de reconnaissance financière. Ils avaient fait signer à la vieille femme mourante un papier antidaté attestant qu’elle devait plus de deux cent mille euros à son fils Alain pour des travaux fictifs de rénovation et d’assistance à domicile.
Lorsque Camille avait été convoquée après les obsèques, dévastée par le chagrin, Vautier lui avait tendu ce faux passif écrasant, en lui expliquant avec des trémolos dans la voix que si elle acceptait l’héritage, elle devrait payer de sa poche cent mille euros aux créanciers de la grand-mère. Terrifiée à l’idée d’endetter sa jeune entreprise naissante, elle avait signé l’acte de renonciation les yeux fermés, bénissant son père qui feignait de se sacrifier en absorbant seul le passif.
En réalité, il n’y avait aucun passif.
Et la maison de Saint-Mathurin-sur-Loire venait d’être mise en vente discrètement sur un site d’immobilier haut de gamme pour la somme de six cent quatre-vingt mille euros.
L’annonce était en ligne depuis douze jours. Sur les photos lumineuses prises au grand angle, Camille reconnut les parquets anciens, la cheminée de marbre où sa grand-mère posait les tasses de thé fumant, et le grand miroir doré dans lequel elle s’admirait enfant avec les vieux chapeaux d’Hélène.
Le produit de cette vente devait servir à deux choses, Camille le comprit avec une clarté fulgurante : solder les dettes judiciaires et les amendes pénales de Julien, et lui acheter un appartement neuf à Angers tout en finançant la retraite dorée de ses parents sous le soleil d’Espagne.
Et pendant ce temps, Julien exigeait sa voiture pour aller traîner avec ses amis désœuvrés, et ses parents la traitaient d’égoïste parce qu’elle refusait de payer ses pneus.
Une vague de nausée lui souleva le cœur, immédiatement balayée par une lucidité glaciale. Il n’y avait plus de place pour les pleurs. Tout ce qui restait était un désir d’ordre et de justice impitoyable.
Le surlendemain matin, la salle des comparutions immédiates du tribunal judiciaire d’Angers bruissait d’une agitation sourde. Les bancs du public étaient à moitié garnis d’avocats empressés, d’étudiants en droit et de proches de prévenus à la mine défaite.