Camille regarda sa mère. Pour la première fois de sa vie, elle ne vit pas une figure parentale imposante et respectable, mais une femme bouffie d’égoïsme mesquin, une complice acharnée d’un système parasitaire qui l’avait sucée jusqu’à la moelle pendant des années. Ses économies siphonnées par des chèques d’anniversaire exorbitants jamais remboursés, ses fins de mois d’étudiante passées à manger des pâtes au sel pendant qu’on achetait des motos neuves à Julien, ses week-ends sacrifiés à retaper la véranda familiale pendant que le cadet dormait jusqu’à quatorze heures.
— Embarquez-le, dit Camille à la brigadière, sans un tremblement dans la voix. Je serai au poste dans une demi-heure pour la déposition.
Julien se mit à tempêter, insultant sa sœur de tous les noms en se débattant maladroitement avant d’être menotté et poussé à l’arrière du break sous le regard horrifié des voisins qui commençaient à ouvrir leurs rideaux. Mireille s’effondra en larmes théâtrales sur le perron, tapant des poings sur ses genoux, tandis qu’Alain, blême, évitait le regard de sa fille comme la peste.
Camille monta dans sa voiture par la portière passager, balaya les bris de verre qui recouvraient le siège conducteur avec un vieux carton, et démarra le moteur. La fissure centrale barrait le paysage comme un éclair figé dans la matière. Elle ne roula pas vers le commissariat immédiatement. Elle prit la direction du centre-ville d’Angers, vers l’étude notariale de Me Vautier, place du Ralliement.
L’étude était feutrée, saturée de boiseries cirées et d’une odeur de poussière administrative séculaire. Le cliquetis feutré des claviers d’ordinateur semblait étouffé par d’épais doubles rideaux de velours bordeaux.
Maître Vautier, un homme d’une soixantaine d’années au teint rubicond et au sourire toujours parfaitement calibré, accueillit Camille dans son bureau avec un agacement poli à peine voilé. Il était près de dix-huit heures, l’heure où les paraphes s’achèvent et où les verres de bordeaux blanc se servent dans les cercles d’affaires locaux.
— Chère Camille… quelle surprise imprévue. Votre père m’a appelé en coup de vent il y a vingt minutes, il semblait très agité. Une histoire de querelle domestique, m’a-t-il dit ? Il m’a assuré que vous alliez faire une bêtise sous le coup de l’émotion.
Camille s’assit en face de lui, droite, les mains posées sur son sac à main qui contenait son carnet de notes et son téléphone toujours prêt à enregistrer.
— Mon père est un lâche, maître. Et mon frère dort actuellement en cellule de dégrisement et de garde à vue. Je ne suis pas venue parler de la voiture. Je veux voir l’acte de liquidation de la succession d’Hélène Berthier, née Delorme. Ma grand-mère.
Le notaire eut un imperceptible mouvement de recul. Ses paupières clignèrent rapidement, trahissant un malaise qu’aucun vernis bourgeois ne parvenait tout à fait à masquer.
— Mais… enfin, Camille. Ce dossier est clos depuis plus de trois ans. Vous étiez vous-même présente lors de la signature de la déclaration d’abandon de créance et de renonciation. Vous saviez pertinemment que le passif absorbait largement l’actif. Pourquoi remuer ces cendres douloureuses ?
— Parce que mon père vient de m’avouer, sous le choc de l’arrivée des gendarmes, qu’ils ont « fait quelque chose » avec l’argent de grand-mère. Et qu’ils ont peur que la justice mette le nez dedans. Alors, maître Vautier, je vous pose la question très simplement : quelle signature avez-vous apposée sur quel document ?
Le silence s’épaissit dans la pièce. Dehors, la pluie angevine commençait à cingler les vitres hautes. Me Vautier se leva, fit mine de réajuster sa cravate en soie, puis contourna son bureau en chêne massif.
— Vous tenez des propos très graves, jeune fille. Une succession est un acte strictement encadré par la loi. Votre famille a toujours traversé des difficultés financières chroniques, vous le savez mieux que personne. Votre père et votre mère ont agi pour vous préserver des créanciers…
— Montrez-moi les pièces, coupa Camille. Si tout est irréprochable, cela ne vous prendra que deux minutes. Ouvrez le coffre numérique ou vos archives. Montrez-moi l’état des comptes au jour du décès, les relevés bancaires du Crédit Agricole et le titre de propriété de la maison de campagne de Saint-Mathurin-sur-Loire.
À la mention de Saint-Mathurin, Vautier pâlit d’un ton. Un bleuet fané sur un costume gris.
— Cette maison appartenait en usufruit à votre grand-oncle décédé en Espagne ! protesta-t-il, un peu trop vite.
— Non. Elle appartenait en pleine propriété à ma grand-mère. Elle me l’a dit elle-même, l’été de mes quinze ans, quand nous ramassions des mirabelles au fond du verger. Elle m’avait juré que cet endroit ne serait jamais vendu pour payer les dettes de jeu de Julien ou les bêtises de mon père. Elle m’avait promis que ce serait mon refuge.
Camille se leva à son tour, plantant son regard dans celui de l’officier ministériel.
— Vous avez quarante-huit heures pour me fournir une copie intégrale du dossier liquidatif certifiée conforme. Si demain midi je n’ai pas un accusé de réception formel dans ma boîte mail, mon avocat à Nantes saisira la Chambre des Notaires et le procureur de la République pour faux en écriture publique et abus de faiblesse sur personne vulnérable. Et je glisserai dans la plainte le petit enregistrement audio que mon téléphone est en train d’effectuer depuis que je suis entrée dans votre bureau.
Vautier sursauta, les yeux rivés sur le sac de la jeune femme. Une veine battit sur sa tempe droite.
— Vous êtes folle… C’est de l’extorsion !
— Non. C’est de la légitime défense. Vous m’avez volée pendant que je payais les factures d’eau et de gaz d’une maison qui s’effondre sous vos mensonges. À demain midi, maître.
Elle tourna les talons sans attendre de réponse, le cœur battant la chamade, traversa le couloir feutré et claqua la lourde porte cochère de l’étude.