Une demi-heure plus tard, Diane pénétra dans la chambre feutrée de la clinique privée.
Les murs étaient peints d’une couleur crème apaisante, éclairés par une douce lumière tamisée. Charles était installé dans un lit d’hôpital aux draps d’un blanc immaculé, entouré de couvertures chauffantes. Des perfusion d’hydratation et de vitamines coulaient doucement à son poignet, et ses mains, soigneusement lavées et désinfectées, reposaient paisiblement sur l’édredon. Ses coupures avaient été soignées, pansées avec douceur par une équipe médicale aux petits soins.
À l’entrée de sa fille, Charles ouvrit les yeux. Il avait repris quelques couleurs.
Diane s’approcha, retira son manteau encore humide qu’elle posa sur un fauteuil, et vint s’asseoir sur le bord du matelas. Elle prit délicatement la vieille main ridée de son père entre les siennes, la portant à ses lèvres pour y déposer un baiser plein de dévotion.
— Comment tu te sens, papa ? murmura-t-elle doucement, sa voix n’ayant plus rien de la dureté d’acier qu’elle avait montrée à l’étage supérieur de la tour d’affaires.
— Diane… mon enfant… soupira le vieillard avec un faible sourire plein de rides bienveillantes. Je me sens comme un roi dans ce lit. Mais tu ne devrais pas dépenser tant d’argent pour un vieux fou qui n’a même pas su garder son petit commerce au sec.
Diane secoua la tête, les yeux brillants d’une émotion pure, sincère, libérée de toute rancœur.
— Ne dis plus jamais ça. Tu m’as tout donné, papa. Quand maman est partie, tu passais tes nuits à raboter du bois pour m’acheter des livres d’école et tes journées à me protéger de la misère. Chaque victoire que j’ai remportée dans ma vie, chaque centime que j’ai gagné, c’est à toi que je le dois. C’est à ton travail, à ton honnêteté, à ton amour.
Elle glissa sa main dans la poche de sa veste et en sortit un petit objet qu’elle déposa délicatement sur les draps blancs, au creux de la paume de son père.
C’était le petit faon de bois.
Elle l’avait ramassé dans le caniveau avant de monter dans la tour. Elle l’avait soigneusement essuyé avec son mouchoir en soie. Le bois d’érable avait survécu à la fange et aux roues des monstres de fer.
Charles caressa la petite figurine de son pouce calleux, et une larme roula doucement le long de sa joue ravinée, une larme qui n’était plus de désespoir, mais de paix retrouvée.
— Il est intact… souffla-t-il, émerveillé.
— Il est intact, confirma Diane en lui souriant tendrement. Et toi aussi. Demain, nous quitterons cet endroit. Tu viendras vivre avec moi. Nous t’avons trouvé une maison avec un grand jardin à la lisière de la forêt, et dans la cour, il y a une grange baignée de lumière. Elle deviendra ton nouvel atelier d’ébénisterie. Tu pourras tailler tout le bois que tu souhaites, fabriquer tous les oiseaux de la terre, et les offrir aux enfants du village. Tu ne connaîtras plus jamais le froid, papa. Plus jamais.
Le vieillard serra les doigts de sa fille avec la force que seule donne la reconnaissance absolue. Dehors, par la grande baie vitrée de la clinique, l’averse redoublait de violence, flagellant les tours d’acier et de verre de la métropole indifférente.
Sur le trottoir d’en face, un homme seul, son pardessus en loques jeté sur le bras, sans parapluie et rejeté par tous, marchait tête baissée dans l’eau sale qui montait des caniveaux, trempé jusqu’aux os, invisible et vaincu au milieu de la nuit froide.
La pluie lave parfois la ville de ses souillures, mais elle n’oublie jamais de rendre à chacun la monnaie exacte de son mépris. Dans la chambre tiède, bercé par la présence de sa fille, Charles ferma les yeux, réchauffé pour toujours, tandis que le monde des puissants continuait de tourner, ignorant que la justice véritable ne réside pas dans l’or des banquiers, mais dans le cœur silencieux de ceux qui savent aimer.