Sous la lumière crue d’un lampadaire, un homme en pardessus luxueux venait de bousculer un mendiant à terre. Ce vieil homme à genoux dans la fange… cette silhouette voûtée… cette manière si particulière de protéger sa poitrine avec ses bras…
Diane sentit son cœur rater un battement. Son souffle se bloqua net dans sa gorge.
— Arrêtez la voiture. Tout de suite ! ordonna-t-elle au chauffeur, la voix étranglée par une panique viscérale.
Avant même que la lourde berline ne soit complètement immobilisée contre le trottoir, Diane avait déverrouillé sa portière. Sans songer à prendre son parapluie, foulant l’eau glacée avec ses escarpins hors de prix, elle jaillit dans la tourmente. La pluie la gifla violemment, trempant ses cheveux noirs et son tailleur de laine en quelques secondes, mais elle ne sentait rien. Elle ne voyait que cette forme grise effondrée sur le béton.
— Papa ! cria-t-elle, d’un cri qui déchira la rumeur sourde des moteurs et de l’orage.
Elle traversa la chaussée au mépris des voitures qui klaxonnaient, et s’écroula littéralement sur les genoux, dans la boue, aux côtés de Charles. Ses mains manucurées, tremblantes d’effroi, vinrent encadrer le visage ridé, glacé et ruisselant du vieillard.
— Papa… mon Dieu, papa, regarde-moi ! Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Charles mit quelques secondes à émerger de sa torpeur. Ses yeux rougis papillonnèrent, peinant à faire le point dans la pluie battante. Quand il reconnut le regard de sa fille, une étincelle de honte mêlée d’un immense soulagement traversa ses prunelles pâles.
— Diane… souffla-t-il, la voix brisée par la toux. Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais là ? Ne me regarde pas comme ça… je ne voulais pas que tu me vois ainsi…
— Tais-toi, papa, par pitié, tais-toi, murmura-t-elle en sanglotant, pressant son front mouillé contre la tempe glacée de son père, ignorant totalement la boue qui maculait désormais ses vêtements précieux.
Charles avait été un artisan ébéniste respecté toute sa vie, un homme d’une droiture inflexible qui avait sacrifié chaque centime pour payer les meilleures écoles de commerce à sa fille unique après la mort prématurée de son épouse. Mais la ruine d’une faillite frauduleuse orchestrée par un promoteur sans scrupules quelques années auparavant, combinée à une fierté démesurée, l’avait poussé à cacher sa misère à sa fille. Pour ne pas être un poids alors qu’elle débutait sa carrière internationale à Londres et New York, il s’était laissé glisser peu à peu dans l’ombre, prétendant vivre d’une retraite modeste dans un petit appartement de province qu’il avait en réalité vendu pour éponger ses ultimes dettes. Diane le cherchait depuis six mois, folle d’angoisse après avoir découvert que ses virements mensuels revenaient avec la mention « Destinataire inconnu ».
Elle essuya la boue sur la joue de son père avec sa propre manche en soie. En voyant le sang perler sur sa paume écorchée, une rage froide, ancienne et destructrice monta du plus profond de ses entrailles.
— Qui était-ce, papa ? murmura-t-elle d’une voix qui avait perdu toute faiblesse, devenue semblable à une lame d’acier trempé. L’homme qui vient d’entrer là-dedans ? C’est lui qui t’a frappé ?
Charles baissa les yeux vers le débris de bois brisé qu’il serrait encore.
— Il… il était pressé, ma petite. Il a marché sur mes oiseaux… et quand j’ai demandé pardon d’exister, il m’a poussé. Il a dit que j’étais une vermine.
Diane serra la mâchoire avec une telle force que ses tempes en devinrent douloureuses. Elle fit signe à son garde du corps et chauffeur, un colosse nommé Marc qui venait de traverser avec une couverture en laine et un grand parapluie.
— Marc, prends soin de lui. Installe-le à l’arrière, monte le chauffage au maximum. Emmène-le immédiatement aux urgences de la clinique américaine pour un contrôle complet. Je veux les meilleurs médecins. Qu’on le réchauffe, qu’on soigne ses plaies.
— Bien, Madame. Et vous ? demanda Marc en voyant le regard noir de la jeune femme.
Diane se releva de toute sa hauteur. Ses cheveux mouillés étaient plaqués en arrière, découvrant un visage d’une pâleur cadavérique où brûlait un feu glacial. L’eau ruisselait le long de son manteau sali, mais son maintien était plus impérial et intimidant que jamais.
— Moi, j’ai une réunion d’affaires qui ne peut plus attendre.
Sans un regard en arrière, avec une démarche assurée qui défiait le déluge, Diane franchit les portes tambour du siège de l’immeuble d’affaires.
À l’intérieur, le contraste était saisissant. L’air était chauffé à température idéale, saturé de parfums d’ambiance raffinés et du cliquetis feutré des claviers d’ordinateur. Le sol n’était que marbre blanc d’Italie et moquette épaisse aux teintes taupe. Diane passa devant le bureau de la réception sans s’arrêter. Les hôtesses d’accueil tentèrent de protester en voyant cette femme trempée laisser derrière elle des empreintes de boue liquide, mais le badge noir frappé des initiales d’or qu’elle brandit d’un geste sec leur cloua le bec.
Au quarante-deuxième étage, dans la grande salle de conseil panoramique qui dominait Paris noyé sous l’orage, Maxime Vasseur trônait en bout de table.
Il s’était débarrassé de son manteau humide, avait remis de l’ordre dans sa cravate de soie italienne et buvait une gorgée d’un expresso serré en plaisantant avec deux de ses collègues directeurs. Autour de la table circulaire en chêne massif, huit hauts cadres attendaient dans une fébrilité palpable. Ce soir devait avoir lieu la présentation officielle du nouveau représentant des actionnaires majoritaires, l’homme ou la femme envoyé par la direction londonienne pour décider qui méritait de conserver son siège doré et ses parachutes dorés dans la nouvelle organisation.
— Je vous le dis, les gars, fanfaronnait Maxime en rajustant ses boutons de manchette en platine, ces audits ne sont que de la poudre aux yeux. Les Anglais ne jurent que par la rentabilité brute. Et sur ce trimestre, mon pôle a écrasé tous les records. Quiconque franchira cette porte devra manger dans ma main s’il veut sauver les chiffres du groupe.