— … cet homme est mon père.

Le mot tomba sur la table en acajou comme un bloc de plomb.

Le silence qui suivit fut si absolu qu’on aurait pu entendre les gouttes de pluie perler sur la vitre du quarante-deuxième étage. Maxime devint cendre. Sa mâchoire se décrocha imperceptiblement, ses yeux exorbités se fixèrent sur Diane, tentant désespérément de trouver une trace d’ironie ou de plaisanterie dans ses traits. Il n’y en avait aucune. Seulement le verdict implacable d’un tribunal dont il venait d’allumer lui-même le bûcher.

— Votre… votre père ? balbutia Maxime, la voix réduite à un râle inaudible.

— Vous l’avez traité de parasite, continua Diane, d’une voix désormais coupante comme du verre brisé. Vous avez piétiné son travail. Vous avez refusé d’entendre ses excuses alors qu’il n’avait rien fait d’autre que subir votre maladresse grossière. Vous l’avez jeté à terre dans la boue avec la pointe de votre parapluie, comme un chien galeux qu’on repousse du pied.

Les mains de Maxime se mirent à trembler de manière incontrôlable. Il tenta de formuler une phrase, une explication, une excuse désespérée, mais sa langue semblait s’être changée en pierre dans sa bouche desséchée.

— Je… Madame… je vous jure que je ne savais pas… bégaya-t-il, les larmes de la terreur commençant à lui piquer les yeux. Si j’avais su… Si j’avais su qu’il était lié à vous d’une quelconque manière, jamais… au grand jamais…

— Et c’est exactement là que réside votre monstruosité, Monsieur Vasseur, le coupa-t-elle avec un mépris si tranchant qu’il sembla le gifler physiquement. Si vous aviez su qui j’étais, vous auriez courbé l’échine, vous auriez souri, vous auriez joué la comédie de l’homme civilisé. Mais face à un être que vous croyiez faible, sans défense, sans pouvoir et sans voix… vous avez révélé votre véritable nature. Vous êtes un lâche, un tyran de bas étage qui ne tire son illusion de grandeur que de la fragilité de ceux qu’il écrase.

Diane ouvrit le dossier noir que le secrétaire général venait de déposer devant elle. Elle tourna les pages avec un flegme terrifiant.

— Votre division présente des résultats corrects, mais votre gestion humaine est une litanie de plaintes pour harcèlement moral, abus de pouvoir et humiliations systématiques. J’hésitais encore à restructurer votre branche. Vous venez de dissiper mes derniers doutes avec une clarté remarquable.

Elle prit un stylo à plume en argent, signa d’un geste sec le bas du document, puis le referma dans un claquement net.

— Maxime Vasseur, vous êtes démis de toutes vos fonctions au sein de cette entreprise avec effet immédiat. Pour faute lourde avérée : violences physiques et injures publiques commises sur la voie publique aux abords immédiats des locaux de la société, comportement portant atteinte irrémédiable à l’honneur et à la sécurité du groupe.

Maxime sentit la pièce tourner autour de lui. Ses jambes refusèrent de le porter ; il dut s’agripper des deux mains au bord de la table pour ne pas s’effondrer sur la moquette qu’il chérissait tant.

— Vous ne pouvez pas faire ça ! cria-t-il, un mélange hystérique d’effroi et de colère perçant sous sa voix défaite. Mon contrat stipule des indemnités de départ ! J’ai des options, des actions non libérées, une clause de sauvegarde de trois millions d’euros ! Mes avocats vous traîneront devant tous les tribunaux de la République !

Diane esquissa alors son premier sourire de la soirée. Un sourire sans la moindre joie, une lueur crépusculaire d’une cruauté raffinée.

— Vous devriez relire la charte éthique et les clauses pénales des contrats de notre fonds, Monsieur Vasseur. En cas de poursuites judiciaires entamées pour violences volontaires – et croyez bien que la plainte que nous déposons dans l’heure sera appuyée par les caméras de sécurité haute définition de la façade – tous vos avoirs financiers dans cette société sont gelés jusqu’à la fin de la procédure pénale. De plus, j’ai le regret de vous annoncer que le prêt relais que vous avez souscrit auprès de notre filiale pour financer votre hôtel particulier de Neuilly est indexé sur votre maintien dans vos fonctions. Sans votre salaire de directeur, ce prêt sera déclaré en défaut dès demain matin neuf heures.

Maxime chancela. La ruine. La prison, peut-être. L’humiliation publique, certaine. Tout ce qu’il avait bâti sur l’arrogance, l’écrasement des autres et le culte de l’apparence s’effondrait comme un château de cartes sous une rafale d’automne.

— Je vous en supplie… supplia-t-il alors, tombant à genoux à côté de sa chaise, ses mains jointes devant lui dans la posture exacte où Charles s’était trouvé quelques minutes plus tôt sous la pluie. Je vous demande pardon. J’irai le voir. Je ramperai devant lui. Je lui achèterai toutes ses sculptures, je lui construirai un atelier… Dites-moi ce que je dois faire, Madame, par pitié, ne me détruisez pas !

Diane se leva, repoussa sa chaise sans un regard pour l’homme prostré à ses pieds, et réajusta les pans humides de sa veste souillée de boue.

— Vous ne ferez rien de tout cela. Mon père n’a pas besoin de l’aumône d’un misérable. Ce que vous allez faire, c’est vider votre bureau dans les dix minutes. Les agents de sécurité veilleront à ce que vous ne partiez qu’avec vos effets personnels strictement autorisés.

Elle se tourna vers les autres membres du conseil, qui retenaient leur souffle, tétanisés par l’autorité féroce de cette jeune femme.

— Messieurs, la séance d’évaluation du personnel est levée. Nous reprendrons demain matin à la première heure avec des collaborateurs qui savent que le véritable pouvoir ne consiste pas à écraser les faibles, mais à élever ceux qui en ont besoin. Bonne soirée.

Diane quitta la pièce sans se retourner. Derrière elle, Maxime Vasseur resta prostré sur le sol, le front appuyé contre la moquette qu’il avait tant redouté de salir, pleurant des larmes amères d’impuissance et de honte, tandis que deux vigiles aux carrures imposantes pénétraient déjà dans la pièce pour le relever sans ménagement et l’escorter vers la sortie des poubelles.