L’un de ses collègues, un homme plus prudent aux tempes grisonnantes, secoua la tête :
— Méfie-toi, Maxime. On dit que le nouveau bras droit du conseil d’administration est impitoyable. Une pointure formée à Wall Street. Ils l’appellent « l’Élagueuse ». Elle restructure les entreprises en supprimant les branches mortes et les personnalités toxiques sans le moindre état d’âme.
Maxime laissa échapper un rire gras, plein d’une arrogante certitude :
— Les femmes de pouvoir, ça s’apprivoise, Laurent. Il suffit de leur montrer des marges nettes et un homme qui a du répondant. Dehors, c’est la jungle ; ici, c’est moi le prédateur. Il n’y a que la force qui commande le respect. Les faibles ne méritent que d’être piétinés.
À cet instant précis, la lourde double porte en verre dépoli de la salle de conférence s’ouvrit avec fracas.
Le silence s’abattit sur la pièce comme un couperet. Les sourires se figèrent instantanément sur les visages des cadres.
Diane pénétra dans la pièce. Elle ne s’était pas séchée. Elle n’avait pas changé de tenue. Ses vêtements de grand couturier étaient trempés d’eau d’égout, ses bas filés, ses chaussures couvertes d’une fine couche de boue noirâtre qui laissait des traces indélébiles sur la moquette immaculée de la salle du conseil. De l’eau dégoulinait de ses pointes de cheveux sur ses épaules. Mais son regard, braqué droit devant elle, avait la fixité d’un faisceau laser.
Les directeurs se levèrent précipitamment, déconcertés par cette apparition presque spectrale, mais le silence absolu imposé par la présence de la jeune femme les empêcha de prononcer un mot.
Maxime Vasseur, quant à lui, plissa les yeux. Il ne comprit pas immédiatement. Pour lui, cette femme n’était qu’une intruse dérangée qui avait réussi à passer la sécurité.
— Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ce cirque ? aboya Maxime en se levant de sa chaise en cuir, adoptant immédiatement sa posture d’homme d’autorité outragé. Mademoiselle, vous vous croyez où ? Vous êtes ici au comité de direction ! Sortez immédiatement avant que je ne fasse appeler la police pour intrusion et dégradation !
Diane ne cilla pas. Elle avança d’un pas lent, mesuré, jusqu’au bout opposé de la table, face à lui. Elle posa ses deux mains à plat sur la surface cirée du bois précieux, y laissant deux marques humides d’une netteté impardonnable.
Derrière elle, le secrétaire général du groupe entra précipitamment, livide, portant une serviette en cuir sous le bras. Il s’arrêta à côté de Diane, s’inclina avec une déférence presque servile et prit la parole d’une voix tremblante :
— Messieurs… veuillez faire silence. J’ai l’honneur de vous présenter Madame Diane Vane-Sterling, présidente exécutive de notre nouveau conseil d’administration et représentante plénipotentiaire des actionnaires majoritaires. Tout pouvoir décisionnel lui a été confié à dater de cet instant.
L’annonce résonna comme une détonation dans l’immensité feutrée de la pièce.
Maxime sentit tout le sang quitter son visage. La tasse de café qu’il tenait entre ses doigts trembla imperceptiblement, manquant de se renverser sur le dossier de synthèse étalé devant lui. Son arrogance s’évapora instantanément, remplacée par un gouffre vertigineux d’incompréhension et de malaise.
— Madame… bafouilla-t-il, s’inclinant maladroitement pour rattraper son impolitesse, la voix soudain privée de son timbre martial. Je… veuillez me pardonner. Nous ne vous attendions pas sous cette forme… Je veux dire, avec ces intempéries… Si nous avions su, une escorte vous aurait accueillie au rez-de-chaussée…
Diane ne répondit rien. Elle le fixa simplement. Un regard profond, insondable, d’une froideur qui glaçait la moelle des os. Maxime sentit une goutte de sueur glacée glisser lentement entre ses omoplates. Il y avait dans les yeux de cette femme quelque chose d’anormalement personnel, une rancœur qui dépassait de loin le simple agacement d’une réunion compromise par la pluie.
Elle fit glisser une chaise en cuir sans bruit, s’assit avec une lenteur calculée, et croisa ses mains sur la table.
— Monsieur Vasseur, commença-t-elle. Sa voix était basse, calme, d’une douceur trompeuse qui fit frémir l’ensemble de l’auditoire.
— Oui, Madame la Présidente ? s’empressa de répondre Maxime, tentant d’esquisser son plus servile sourire d’homme d’affaires averti.
— Il y a dix minutes à peine, vous étiez sur le trottoir d’en face. N’est-ce pas ?
Maxime cligna des yeux, décontenancé par la tournure inattendue de l’interrogatoire.
— Oui… en effet. La pluie était abominable, la circulation saturée… J’ai dû me dépêcher pour être ponctuel à cette réunion capitale. Vous savez à quel point je suis dévoué aux intérêts du groupe…
— Vous étiez pressé, poursuivit Diane sans hausser le ton. Tellement pressé que vous avez écrasé le bien d’un vieil homme assis sur le trottoir. Un homme brisé, affamé, qui tentait de vendre quelques morceaux de bois sculptés pour ne pas mourir de faim sous l’orage.
Un murmure de malaise parcourut la table. Les autres directeurs baissèrent les yeux, sentant que le terrain sous leurs pieds venait de se transformer en un champ de mines.
Maxime sentit sa gorge se nouer violemment. L’image du vieillard aux genoux sales traversa son esprit, mais son arrogance instinctive tenta une ultime parade :
— Madame la Présidente… je… je regrette cet incident fâcheux, mais vous devez comprendre… Ces gens-là encombrent nos entrées, ils nuisent à l’image de marque de nos établissements de standing. Il s’agissait d’un malentendu mineur avec un vagabond sans importance… Ce n’était qu’un sans-abri, rien de plus. Je l’ai simplement écarté pour pouvoir assurer mes fonctions ici…
— Un vagabond sans importance ? répéta Diane.
Elle se pencha lentement vers l’avant. Les néons du plafond se reflétaient dans ses pupilles sombres comme deux lames d’argent.
— Cet homme s’appelle Charles. Cet homme a passé quarante ans de sa vie à travailler de ses mains, honnêtement, en respectant chaque âme qu’il croisait sur sa route. Cet homme a tout perdu par la faute d’escrocs en col blanc qui maniaient les mêmes discours froids et méprisants que vous. Et cet homme…
Diane marqua une pause d’une seconde, une seconde qui sembla durer un siècle entier.