À l’angle de l’avenue Kléber, sous l’auvent chétif d’une enseigne de prêt-à-porter fermée, un vieil homme se tenait recroquevillé. Il s’appelait Charles. Son manteau de drap gris, élimé jusqu’à la trame au niveau des coudes et des poignets, avait cessé d’opposer la moindre résistance à l’humidité depuis des heures. Il grelottait, les mains enfouies dans des poches déformées, les épaules rentrées pour tenter de préserver l’infime lueur de chaleur qui battait encore contre ses côtes creuses. Devant lui, posé sur un carton détrempé qui s’effilochait dans la boue, reposait un petit plateau de contreplaqué. Dessus étaient alignées de fragiles figurines en bois : des moineaux, des chevaux miniatures, des silhouettes d’enfants, taillés au canif avec une patience infinie durant de longues nuits d’insomnie. Charles ne mendiait pas vraiment ; il vendait le vestige de ses mains d’autrefois, espérant récolter de quoi s’acheter une soupe fumante et un ticket de métro pour passer la nuit au sec.
À quelques mètres de là, une berline allemande rutilante, carrosserie noir onyx impeccablement cirée, se gara à cheval sur le trottoir, écrasant sans ménagement une flaque d’eau qui aspergea le bas du pantalon de toile du vieil homme. La portière claqua avec la lourdeur sourde du grand luxe.
En sortit un homme d’une quarantaine d’années. Grand, les tempes coupées court selon la mode impitoyable des cadres supérieurs, il portait un pardessus en cachemire bleu nuit qui semblait ignorer les outrages du climat. Il s’appelait Maxime Vasseur. Maxime était le genre d’homme pour qui le monde entier se divisait en deux catégories : ceux qui commandent et ceux qui subissent. Directeur régional des investissements pour l’un des fonds spéculatifs les plus agressifs de la capitale, il sortait d’une réunion houleuse où il avait arraché une commission à six chiffres. Ses yeux étaient durs, son pas agressif, son parapluie ouvert d’un coup sec comme on dégaine une arme.
Dans sa précipitation pour rejoindre le hall marbré de l’immeuble d’en face, le talon ciré de Maxime heurta violemment le plateau de contreplaqué posé au sol.
Le choc projeta les figurines dans le ruisseau fangeux. Trois petits oiseaux de merisier, polis avec tant de tendresse par des doigts noueux, disparurent instantanément dans la bouche d’égout vorace.
— Oh, grand Dieu… murmura Charles dans un souffle étranglé.
Le vieillard se précipita à genoux dans la flaque d’eau noire, sans se soucier de mouiller ses jambes douloureuses, tentant désespérément de rattraper un petit faon de bois qui flottait vers le gouffre. Ses doigts engourdis par le froid glissèrent sur la pierre d’arête. Il releva un visage baigné de pluie et de larmes contenues, les yeux injectés de cette détresse muette propre aux vieillards qui n’ont plus que leur dignité.
— Monsieur… supplia le vieil homme d’une voix chevrotante. Vous… vous avez détruit mon travail de toute une semaine… Regardez où vous marchez, par pitié.
Maxime s’arrêta net, agacé par le froissement de la voix et par la goutte d’eau sale qui venait d’éclabousser l’ourlet de son pantalon sur mesure. Il baissa un regard méprisant sur cette créature brisée, courbée à ses pieds dans la fange. Loin de s’excuser, une bouffée de colère bilieuse lui monta à la gorge. Pour qui se prenait ce parasite pour oser l’interpeller ?
— Regarder où je marche ? cracha Maxime, sa voix coupante perçant le bruit régulier de l’averse. C’est à toi de dégager tes ordures de mon passage ! Tu crois que le trottoir t’appartient, espèce de déchet ?
— Ce ne sont pas des ordures… bredouilla Charles en tremblant, tenant contre sa poitrine la seule figurine rescapée. C’est mon gagne-pain. J’ai faim, monsieur. Un mot d’excuse suffirait, ou peut-être… quelques pièces pour remplacer le bois…
Cette supplique parut achever d’exaspérer le banquier. La vulnérabilité d’autrui n’éveillait chez lui aucune pitié, seulement un dégoût viscéral pour l’échec. D’un mouvement sec du pied, Maxime shoota dans le restant du carton. Le carton s’éventra, envoyant le canif et les morceaux d’écorce voltiger dans la mare boueuse.
— Ramasse ta merde et disparais avant que j’appelle la sécurité pour te faire balayer comme la poussière que tu es ! éructa Maxime, le visage tordu par une rage disproportionnée. Vous êtes la gangrène de cette ville. Travaille au lieu de pleurnicher sur le trottoir des honnêtes gens !
Puis, pour ponctuer son mépris, il ferma son grand parapluie noir d’un coup sec et en utilisa la pointe en métal ferré pour repousser brutalement l’épaule du vieil homme, le faisant basculer en arrière. Charles tomba sur le flanc, la paume ouverte contre le bitume râpeux, s’écorchant la peau sur les gravillons acérés.
Quelques passants pressés détournèrent la tête, accélérant le pas derrière leurs parapluies, complices silencieux de cette lâcheté ordinaire que nourrit l’indifférence des grandes métropoles. Maxime redressa le col de son manteau, esquissa un sourire narquois plein de suffisance, et tourna les talons pour franchir la porte tambour vitrée du somptueux complexe d’affaires qui trônait en face.
Ce que Maxime ignorait, c’est qu’au même instant, une berline ministérielle aux vitres teintées glissait silencieusement le long du trottoir opposé.
À l’arrière du véhicule régnait un silence feutré, à peine troublé par le murmure de la climatisation et le cliquetis feutré d’un ordinateur portable. Assise sur le cuir beige, une femme d’une trentaine d’années parcourait des dossiers confidentiels. Elle avait le port altier, des traits fins taillés dans la détermination, et ces yeux perçants de ceux qui ont appris à naviguer dans les eaux troubles de la haute finance sans jamais y perdre leur âme. Elle s’appelait Diane. Elle était la directrice exécutive nouvellement nommée du consortium d’investissement Vane & Sterling, l’entité multinationale qui venait d’acquérir, à coups de milliards d’euros, le groupe bancaire pour lequel Maxime Vasseur travaillait depuis quinze ans.
Diane était attendue ce soir-là pour une réunion impromptue et secrète, celle où elle devait sceller le sort de l’encadrement supérieur et signer le plan de restructuration de la filiale parisienne.
Distraite par un mouvement brusque sur le trottoir, Diane avait jeté un regard distrait par la vitre ruisselante. Ce qu’elle aperçut lui glaça le sang.