« Son sacrifice n’était que le prix de votre cupidité, Vane, » répondis-je d’une voix basse, sourde, qui le fit reculer d’un pas. « Toi et d’Aubigny, vous n’êtes pas des bâtisseurs. Vous êtes des fossoyeurs. »
Il tenta une fente désespérée, visant ma gorge avec la pointe d’acier.
Son geste était rapide, mais prévisible. Loin de la précision chirurgicale dont il se vantait, ce n’était que le coup affolé d’un rat pris au piège. D’un revers du bras gauche, j’écartai son assaut, absorbant une coupure superficielle sur mon avant-bras. Avant qu’il ne puisse rétablir son équilibre, j’abattis le talon de ma paume droite directement contre son nez dans un choc sourd.
Le cartilage s’écrasa. Vane poussa un cri étouffé et lâcha son scalpel, trébuchant en arrière contre les racks métalliques où reposaient des dizaines d’éprouvettes et de flacons scellés.
Il s’effondra lourdement sur ses fesses, le dos appuyé contre le coffre-fort mural grand ouvert dont il n’avait pas encore eu le temps de vider le contenu.
À l’intérieur du coffre, intactes, se trouvaient six petites fioles contenant un liquide d’un bleu électrique fascinant et mortel — la signature de son poison cataleptique —, ainsi qu’un disque dur externe blindé sur lequel clignotait une diode verte : la copie de sauvegarde cryptée de toutes ses correspondances avec Charles d’Aubigny, les reçus de virements bancaires aux juges et aux directeurs de prison, et le rapport d’autopsie falsifié portant déjà la signature préremplie du médecin légiste complice.
Je m’avançai lentement et arrachai le disque dur de son port, le glissant dans la poche intérieure de ma combinaison déchirée. Je saisis ensuite l’une des fioles bleues entre mon pouce et mon index, la faisant tourner sous la lumière blafarde des néons.
Vane me regardait, fasciné et horrifié à la fois. Le sang coulait en filets épais de ses narines, souillant sa blouse blanche immaculée.
« Non… Julien… supplia-t-il en levant les mains, sa superbe entièrement anéantie. Ne détruis pas ça… C’est le travail de toute une vie… Tu ne peux pas me faire ça… »
« Je ne vais rien détruire du tout, Vane, » murmurai-je en glissant la fiole dans ma poche avec le disque dur. « Je vais simplement offrir ce chef-d’œuvre à la brigade criminelle et aux experts toxicologues du parquet. Je me demande combien d’années d’emprisonnement à perpétuité représentent la séquestration, la tentative d’assassinat avec actes de barbarie et l’expérimentation illégale sur cobayes humains. »
Un hurlement de sirènes lointaines commença à percer à travers les murs de béton. Les secours et les forces de l’ordre arrivaient enfin, guidés par les appels multiples déclenchés depuis la chapelle et l’alarme silencieuse de la clinique.
Vane comprit qu’il ne verrait plus jamais la lumière du soleil en tant qu’homme libre. Son regard glissa vers le broyeur de documents toujours en marche, puis vers les incinérateurs dont les trappes commençaient à libérer des volutes de flammes dans les incinérateurs muraux. Dans un dernier accès de folie destructrice, il se jeta vers le panneau de commande d’urgence pour ordonner la purge manuelle des sas et nous brûler vifs tous les deux dans le laboratoire.
Mais je n’eus même pas besoin de lever la main.
L’onde de surpression du système de sécurité anti-incendie se déclencha brutalement. Les portes magnétiques s’ouvrirent dans un claquement pneumatique violent, projetant une mousse ignifuge dense et étouffante à travers la pièce. Déséquilibré, aveuglé par le produit chimique, Vane glissa lourdement sur le sol couvert de mousse, sa tête heurtant violemment l’angle métallique du coffre-fort.
Il s’écroula, inconscient, dans une flaque de produit neutralisant, inoffensif pour sa vie mais définitivement vaincu.
Je ramassai le pied-de-biche, m’assurai que le disque dur et la fiole de poison étaient solidement attachés contre ma poitrine, et m’avançai calmement vers la sortie de secours qui donnait sur la cour principale.
Lorsque je poussai la porte battante métallique pour émerger à nouveau sous la pluie battante, le tableau qui m’accueillit était digne d’une zone de guerre.
Cinq véhicules de la gendarmerie nationale, les gyrophares bleus tournoyant follement dans le crépuscule naissant, bloquaient toutes les issues. Des hommes en tenue d’intervention du GIGN, fusils d’assaut pointés vers moi, se tenaient en position de tir derrière leurs portières blindées.
« Ne bougez plus ! Jetez votre arme ! Mains sur la tête ! » tonna un mégaphone d’une voix autoritaire.
Je laissai tomber le pied-de-biche. Le métal s’écrasa sur le bitume détrempé avec un son mat. Je levai lentement les mains vers le ciel lourd d’octobre, laissant la pluie froide laver le sang séché sur mon visage, les cendres et la sueur de ma fuite.
Un véhicule médicalisé du SAMU arriva en trombe, franchissant les grilles détruites de la propriété. À son bord, je reconnus Maître Mercier assise à l’avant, qui criait par la vitre baissée en désignant les officiers de commandement.
« Ne tirez pas ! C’est le frère de Clara d’Aubigny ! Il a les preuves matérielles ! Baissez vos armes, bon sang ! »
Le capitaine de gendarmerie fit un signe de la main. Les canons des fusils s’abaissèrent de quelques centimètres, même si la tension restait palpable. Deux agents s’avancèrent prudemment, me saisissant les bras pour me passer les menottes aux poignets. Le contact de l’acier froid sur ma peau me sembla étrangement doux cette fois-ci. Ce n’étaient plus les chaînes de la captivité arbitraire et clandestine d’Aubigny ; c’était le début d’une procédure publique, sous les yeux de la loi et de la nation entière.
« Julien Valmont ? » demanda le capitaine en s’approchant, l’œil fixé sur ma combinaison de prisonnier.
« Oui, » répondis-je sans baisser les yeux. « Et dans ma poche intérieure droite, vous trouverez le dossier complet qui enverra Charles d’Aubigny et Gabriel Vane finir leurs jours derrière les barreaux de la prison dont je viens de m’évader. Ainsi que le poison avec lequel ils ont tenté d’enterrer ma sœur vivante. »