Le bois laqué blanc du cercueil venait d’exploser sous le choc du fer. Les échardes dentelées s’éparpillaient sur le marbre immaculé comme des éclats d’os. La masse, encore lourde d’inertie dans ma main écorchée, gouttait d’une poussière crayeuse. Mes muscles hurlaient sous la morsure de la fatigue et de l’adrénaline, mes poumons brûlaient après des heures d’une cavale sauvage à travers les marécages et les routes secondaires, vêtu de cette combinaison orange crasseuse qui proclamait mon infamie aux yeux du monde.

Mais je ne sentais plus la douleur. Tout mon être était suspendu à cette main.

Une main d’une pâleur spectrale, aux phalanges bleuies par le froid et le manque d’oxygène, dont les ongles étaient fendus, ensanglantés, arrachés pour avoir griffé le velours capitonné de son tombeau prématuré. Elle s’était levée, fragile et implacable, déchirant le silence sépulcral qui avait pétrifié l’assemblée.

Clara était vivante.

À côté de moi, Charles d’Aubigny, son époux vénéré, l’héritier du conglomérat pharmaceutique le plus influent du pays, tomba à genoux. Ses mains gantées de cuir d’agneau caressèrent convulsivement le sol jonché de débris. Ses joues, encore humides de larmes calculées, se décomposèrent. Sa mâchoire trembla d’une stupeur grotesque, tandis que ses yeux injectés de sang passaient de la silhouette brisée dans le cercueil à la masse sanglante que je serrais contre ma cuisse.

« Impossible… balbutia-t-il, la voix étranglée par un râle d’effroi. Le médecin… l’arrêt cardiaque… le certificat… C’est impossible ! »

Le reste de la haute société locale — ministres, magistrats, industriels aux costumes sombres et visages poudrés — semblait transformé en une galerie de statues de cire grotesque. Personne ne bougeait. Personne ne respirait. La pluie d’automne tambourinait violemment contre les vitraux néogothiques, projetant sur le chœur de l’église des ombres d’un pourpre menaçant.

Puis, la main de ma sœur bougea.

Ses doigts tremblants, souillés de vernis et de sang coagulé, ne cherchèrent pas le réconfort de son époux dévasté. Ils ignorèrent les supplications silencieuses de cet homme d’affaires qui, quelques secondes plus tôt, me hurlait au visage qu’elle était morte pour m’empêcher d’abattre mon arme sur le cercueil.

Le bras de Clara se tendit, avec une lenteur déchirante, vers le fond de la nef.

Elle dépassa les bancs de chêne massif. Elle dépassa les regards effarés des notables. Son index émacié se verrouilla, avec une précision chirurgicale et une haine indicible, sur la silhouette immobile qui se dressait dans l’encadrement des doubles portes battantes.

Je tournai lentement la tête, essuyant d’un revers de manche la sueur et la suie qui me brûlaient les paupières.

L’homme à l’entrée ne portait pas d’habits de deuil. Il ne portait ni complet italien ni cravate de soie noire. Il était enveloppé dans un imperméable sombre, ruisselant d’eau de pluie, les mains enfouies dans des poches profondes. Son visage, taillé dans la craie et l’arrogance, m’était tristement familier.

Le docteur Gabriel Vane.

Le médecin personnel de la famille d’Aubigny, le directeur de la clinique neuropsychiatrique des Falaises où l’on m’avait interné puis transféré dans un quartier de haute sécurité sous de fausses accusations de paranoïa violente et de tentative d’homicide, six mois plus tôt. L’homme qui avait signé l’acte de décès de ma sœur il y a quarante-huit heures. L’homme dont le scalpel et les prescriptions faisaient la pluie et le beau temps sur les secrets de cette dynastie pourrie.

Vane ne paniqua pas immédiatement. Son regard gris acier balaya la scène, pesant froidement les probabilités mathématiques d’un désastre absolu. Quand ses yeux croisèrent ceux de Clara — révulsés, sauvages, injectés de la lucidité terrifiante d’une revenante —, une fissure minuscule apparut sur son masque d’impassibilité.

« Vane… » croassa Clara.

Le son qui sortit de ses lèvres craquelées n’avait rien d’humain. C’était un souffle d’outre-tombe, un râle secoué de spasmes, râpeux et chargé de mucosités.

« C’est… lui. La fiole bleue… Il m’a injecté… la mort froide… pour que vous m’enterriez… vivante. »

Chaque mot résonna dans la chapelle comme un arrêt de mort. Les murmures explosèrent soudain parmi les invités, d’abord discrets comme un frémissement de feuilles mortes, puis grondants comme un ressac furieux.

Charles d’Aubigny se redressa avec une vivacité féline. La panique avait cédé la place à une fureur désespérée, celle du prédateur acculé au bord du précipice. Il plongea la main sous le revers de sa veste de deuil sur mesure. Un éclair métallique trahit la présence d’un revolver compact.

« Gardes ! hurla Charles d’Aubigny vers le parvis extérieur. Sécurité ! Abattez cet évadé ! C’est une hallucination, un piège monté par ce fou ! Ne le laissez pas toucher à ma femme ! »

Mais les vigiles privés stationnés à l’entrée hésitaient, pétrifiés par l’absurdité cauchemardesque de la scène. Un prisonnier en cavale armé d’une masse, une héritière supposée morte qui s’extirpait d’un cercueil brisé, et le patriarche de la famille qui brandissait une arme à feu devant cinquante témoins de l’élite républicaine.

« Ne bouge pas, Charles, » grondai-je en avançant d’un pas lourd, la masse reposant désormais sur mon épaule, le métal encore tiède de l’impact. « Fais un seul geste vers Clara, et je t’écrase le crâne contre cet autel avant même que ton doigt n’effleure la détente. »

Mon regard n’avait plus rien d’humain. Six mois passés dans une cellule d’isolement capitonnée, drogué de force par les sédatifs prescrits par Vane, battu par des gardiens corrompus par l’argent d’Aubigny pour me faire taire… tout cela m’avait dépouillé de la moindre trace de pitié. Je m’étais échappé à travers les conduits d’évacuation des eaux usées de la prison d’Ardennes, déchirant ma peau sur les barbelés, rampant dans la fange glaciale pour une seule et unique raison : empêcher qu’ils ne mettent Clara sous terre avec leurs secrets.

Je n’avais pas cru à la notice nécrologique clandestine qu’un codétenu m’avait glissée deux jours plus tôt. « Clara d’Aubigny, décédée subitement dans son sommeil d’une rupture d’anévrisme. Inhumation dans la plus stricte intimité familiale. » Je savais ce que Clara avait découvert. Elle m’en avait parlé dans une lettre codée, quelques jours avant que les flics corrompus ne défoncent ma porte pour me coller le meurtre monté de toutes pièces d’un associé de Charles.