Elle avait trouvé les comptes offshore, les protocoles d’expérimentation illégaux menés par la filiale pharmaceutique d’Aubigny sur des patients vulnérables dans la clinique de Vane, et surtout le testament modifié de leur père, qui léguait l’intégralité de la fortune familiale à Clara, déshéritant complètement Charles en cas d’infidélité ou de malversation prouvée.
Charles n’avait jamais voulu sa mort immédiate ; il avait besoin de son silence et de sa signature. Mais Clara refusant de plier, ils avaient trouvé une méthode plus radicale : une catalepsie provoquée, une mort clinique artificielle induite par un neurotoxique synthétique non détectable aux examens toxicologiques standards. Elle devait se réveiller sous six pieds de terre, asphyxiée dans l’obscurité, laissant Charles héritier universel et veuf inconsolable.
Le docteur Vane comprit que la partie était perdue dans cette enceinte. Sans un mot, il fit volte-face pour disparaître dans le déluge qui noyait le parc du domaine.
« Julien… » murmura Clara en se hissant péniblement sur un coude, le regard fixé sur moi. « Le coffre… à la clinique. Les dossiers… Il va tout détruire… »
Sa voix faiblissait déjà. L’effort pour briser l’état cataleptique et percer le bois du cercueil avait épuisé ses dernières réserves. Ses yeux se révulsèrent à nouveau, et elle retomba lourdement en arrière contre le satin souillé.
Charles vit son opportunité. Il pointa son arme droit sur mon front, le bras tremblant mais le regard dévoré par une folie meurtrière.
« Tu ne sortiras pas d’ici vivant, Julien. Ni toi, ni elle. Vous êtes des fantômes. Et les fantômes retournent à la terre ! »
Le coup de feu déchira l’atmosphère confinée de la chapelle.
Le projectile ricocha sur le fer de ma masse que j’avais levée d’un réflexe instinctif, projetant une gerbe d’étincelles aveuglantes contre mon visage. La détonation assourdissante déclencha une panique hystérique parmi les invités. Les femmes hurlèrent, les hommes se jetèrent sous les prie-Dieu, bousculant les couronnes mortuaires et brisant les candélabres de bronze dans un fracas métallique assourdissant.
Dans le chaos, je fis un pas chassé en avant. La masse touroya dans l’air, fendant l’espace d’un sifflement terrifiant. Le manche de frêne frappa le poignet droit de Charles avec la force d’un bélier. Un craquement sec d’os brisé résonna, suivi immédiatement par le hurlement d’agonie de mon beau-frère. Le revolver s’échappa de ses doigts inertes et glissa sur les dalles lustrées, disparaissant sous un banc.
Charles s’effondra au sol, tenant son poignet tordu contre sa poitrine, son visage écarlate déformé par la souffrance.
« Pitié… Julien… On peut s’arranger… L’argent… la moitié des parts… » gémit-il, rampant à reculons vers le cercueil fracassé de la femme qu’il avait condamnée au pire des supplices.
Je m’arrêtai au-dessus de lui, le souffle court, le regard noir comme l’abîme. La tentation d’abattre la masse et d’en finir là, sous les yeux de ses pairs hypocrites, fit trembler mes doigts. Tout en moi exigeait son sang.
Mais un bruit de pas précipités à l’extérieur me rappela à l’urgence. Le bruit d’un moteur puissant qui s’emballait sur les graviers de l’allée d’honneur.
Vane s’enfuyait.
« Tu ne mérites pas la mort rapide que tu voulais lui offrir, Charles, » crachai-je en lui assénant un coup de pied magistral dans les côtes. Le souffle lui manqua net, le laissant se tordre en silence sur le sol de marbre. « La justice des hommes est pourrie, mais celle qui t’attend ne te lâchera pas. »
Je me tournai vers le cercueil. Je glissai mes bras sous les épaules glacées de Clara, soulevant avec précaution son corps décharné hors des décombres de bois et de tissu brodé. Elle pesait si peu. C’était comme porter une ombre. Son cœur battait encore, un battement timide, irrégulier, mais obstiné.
Dans l’assistance, une femme se leva timidement. C’était Éléonore Mercier, l’ancienne avocate de notre père, que Charles avait écartée dès le début de ses manigances. Elle avait les yeux écarquillés, mais son professionnalisme reprenait le dessus sur la terreur.
« Maître Mercier ! » aboyai-je à travers la chapelle en désignant Clara. « Appelez une ambulance publique. Pas celle de la fondation d’Aubigny ! Le SAMU officiel, la gendarmerie nationale, et le procureur de la République. Si Clara meurt pendant que je chasse cette pourriture de Vane, vous serez tous complices d’un double meurtre avec préméditation ! »
L’avocate hocha la tête, livide mais déterminée, et sortit précipitamment son téléphone en se ruant vers le chœur pour s’agenouiller auprès de ma sœur. Aucun des invités n’osa lever le petit doigt pour m’arrêter lorsque je traversai la nef d’un pas rapide, abandonnant la masse au pied de l’autel et ramassant au passage les clés d’un imposant 4×4 noir abandonné par l’un des gardes en fuite sur le parvis.
La pluie me cingla le visage avec une violence libératrice dès que je franchis les portes de la chapelle.
Le ciel d’octobre n’était qu’un plafond de nuages d’encre écrasant la forêt environnante. Au loin, les feux arrière d’une berline allemande disparaissaient déjà dans le virage qui menait à la route côtière des Falaises. Vane avait deux minutes d’avance.
Je sautai dans le véhicule tout-terrain, écrasai le bouton de démarrage et fis rugir le moteur biturbo. Les quatre roues motrices arrachèrent les pelouses impeccables du domaine avant de mordre l’asphalte trempé avec un crissement furieux.
La chasse était ouverte.
La route en corniche qui serpentait le long de la falaise était un piège mortel par ce temps de tempête. À ma gauche, des parois de calcaire abrupte d’où ruisselaient des torrents de boue et de gravats ; à ma droite, le vide absolu, plongeant à pic sur des récifs battus par des vagues monstrueuses, cinquante mètres plus bas.
Je conduisais avec une précision froide, presque irréelle. La combinaison orange de détenu était trempée de sueur froide, mais mes mains sur le volant ne tremblaient plus. Je rattrapais méthodiquement la berline de Vane. Cet homme était un scientifique méticuleux, un planificateur d’assassinats cliniques, mais il n’avait pas l’instinct d’un homme qui a dû survivre parmi les fauves d’un pénitencier. Il attaquait les virages avec trop d’hésitation, glissant dangereusement sur l’aquaplaning.