À moins d’un kilomètre de l’Institut Neuropsychiatrique des Falaises — cet immense complexe austère en béton armé perché sur le promontoire rocheux comme un phare de mauvais augure —, je parvins à sa hauteur.

Vane me jeta un regard halluciné par la vitre embuée de sa portière. Voyant que je ne ralentissais pas, il donna un violent coup de volant pour tenter d’envoyer mon 4×4 contre la roche. L’impact métallique arracha un cri strident à la tôle froissée. Le choc projeta ma tête contre le montant de la vitre, ouvrant une entaille profonde sur ma tempe droite. Le sang chaud coula sur ma joue, se mêlant à la sueur.

Mais son manège ne fonctionna pas. Mon véhicule, bien plus lourd, encaissa le choc sans dévier. Rétrogradant d’un coup sec, je vins percuter son pare-chocs arrière avec une force colossale. La berline de Vane partit en tête-à-queue, balaya la chaussée dans un nuage de vapeur et alla s’encastrer violemment contre la grille monumentale en fer forgé qui fermait l’entrée de la clinique.

Les grilles cédèrent sous l’impact, ouvrant l’accès à la cour intérieure déserte.

Avant même que la poussière et les vapeurs de radiateur crevé ne se dissipent, j’étais déjà sorti de mon habitacle. La pluie battait sans répit. J’arrachai un pied-de-biche du coffre de secours de mon 4×4 et m’avançai d’un pas lourd vers l’épave de la berline.

L’airbag s’était déployé, enveloppant Vane d’une fumée blanche et âcre. Le médecin saignait abondamment du nez, mais il avait déjà réussi à s’extirper par la portière passager, serrant une mallette de cuir noir contre sa poitrine avec l’énergie du désespoir. Il tituba vers les marches monumentales du pavillon central, cherchant désespérément à atteindre ses laboratoires.

« Vane ! » criai-je, ma voix dominant le grondement du tonnerre et le fracas des déferlantes en contrebas.

Il ne se retourna pas. Il franchit les portes vitrées du bâtiment principal, qu’il verrouilla aussitôt derrière lui à l’aide d’un badge magnétique d’urgence.

Quand j’arrivai devant le sas en verre blindé, le voyant rouge indiquait le verrouillage total du secteur. À l’intérieur, dans le hall baigné d’une lumière néon blafarde et stérile, Vane s’était arrêté. Il reprenait son souffle, réajustant ses lunettes tordues d’un geste machinal, affichant un rictus de mépris glacial.

« C’est terminé, Julien ! » cria-t-il à travers l’interphone de sécurité dont la grille crépitait d’électricité statique. « Les portes sont scellées par le protocole de confinement biologique. Dans trois minutes, le système d’incinération d’urgence purgera toutes les archives numériques et les serveurs centraux de mes recherches. Tout ce que Clara prétendait détenir partira en fumée. Et toi, tu n’es qu’un meurtrier en cavale. La police d’élite est en route. Tu seras abattu sur le perron comme le chien enragé que tu es ! »

Il ricana, un rire sec, dépourvu de toute humanité, avant de se diriger d’un pas pressé vers l’ascenseur menant au sous-sol sécurisé.

Je ne répondis pas.

Je savais comment cet endroit était bâti. J’y avais passé trois semaines en isolement thérapeutique forcé avant mon transfert carcéral. Je savais que les sas en verre blindé résistaient aux béliers de la police, mais je savais aussi où se trouvaient les talons d’Achille de ce bunker moderne.

Je fis le tour de la façade sud, longeant le précipice qui surplombait la mer en furie. À l’arrière du bâtiment se trouvait la tour de refroidissement des générateurs de secours, ainsi que les conduits d’aération industrielle qui alimentaient les laboratoires sous-terrains. Une gaine technique en acier galvanisé plongeait directement vers les niveaux inférieurs pour évacuer les vapeurs d’éther et de solvants chimiques.

D’un coup de pied-de-biche magistral, je fis sauter les rivets corrodés par l’air marin de la trappe d’accès. L’air chaud et vicié des entrailles du bâtiment me gifla le visage.

Je glissai sans hésiter dans le boyau sombre.

La descente fut une épreuve de pure folie. La tôle métallique me lacérait les mains et les genoux, l’étroitesse du conduit comprimait mes poumons déjà meurtris, et chaque glissade menaçait de me précipiter dans les pales géantes des turbines de ventilation. Mais la pensée de Clara, de cette main spectrale s’élevant de son tombeau de bois pour réclamer justice, me servait de boussole indestructible.

J’atterris lourdement sur le sol carrelé du niveau -2, dans un couloir baigné par les feux à éclats rouges de l’alarme d’urgence. Une voix synthétique et désincarnée résonnait dans les haut-parleurs muraux :

« Avertissement. Purge thermique des banques de données initiée. Décontamination totale dans deux minutes. Évacuation immédiate de tout le personnel. »

L’odeur de plastique brûlé et d’ozone envahissait déjà les couloirs stériles. Vane était là-bas, au bout du couloir, dans le laboratoire central vitré.

Il était penché sur le terminal principal, tapant frénétiquement des lignes de commande pour écraser les données des disques durs, tandis qu’un puissant broyeur industriel situé à côté de lui avalait des liasses entières de documents papier, de dossiers cliniques et de registres de laboratoire.

La porte du laboratoire n’était pas blindée ; c’était une simple porte coupe-feu.

Je chargeai de toute ma masse, l’épaule la première. Le panneau cassa dans un craquement sec de gâche arrachée, et je roulai sur le lino vert de la pièce avant de me relever instantanément, le pied-de-biche levé.

Vane sursauta, faisant tomber une pile de dossiers. Il plongea la main dans le tiroir de son bureau et en sortit un scalpel chirurgical à lame triangulaire, la tenant devant lui comme une garde d’escrimeur pathétique.

« Ne t’approche pas ! » siffla-t-il, les yeux exorbités, transpirant à grosses gouttes sous la chaleur montante de la pièce causée par la préchauffe des incinérateurs thermiques. « Tu ne comprends rien à la grandeur de notre œuvre ! Clara était une anomalie, une héritière sentimentale qui voulait ruiner des décennies de recherche biomédicale pour de vulgaires considérations morales ! Ce composé cataleptique que j’ai créé… il vaut des milliards ! Il permet la suspension métabolique parfaite, la préservation des organes, le contrôle total de l’agonie humaine ! Son sacrifice était nécessaire ! »