Le chaos fut instantané. Les hommes de main furent déstabilisés par le souffle de l’explosion, et les tirs fusèrent dans tous les sens, ricochant sur le blindage épais de notre berline.
Je n’obéis pas à l’ordre de fuir.
Mon cœur hurlait que si je reculais maintenant, je mourrais d’une manière bien pire : rongée par le remords d’avoir abandonné l’homme qui venait de s’offrir en sacrifice pour m’arracher aux griffes du néant. J’ouvris la boîte à gants, saisis la grenade fumigène, retirai la goupille d’un coup sec comme je l’avais vu faire dans les films, et la projetai par la vitre entrouverte du côté conducteur.
Un nuage épais, étouffant et opaque de fumée blanche envahit immédiatement l’espace entre la berline et les assaillants.
À travers ce brouillard impénétrable, les tirs devenaient erratiques. Je vis l’ombre de Sebastian se mouvoir avec une fureur léthale. Les détonations rythmées de son Glock répondaient aux rafales désordonnées des fusils. Un homme tomba près de la roue avant de notre voiture, puis un deuxième près du 4×4.
Soudain, une détonation plus proche retentit. Sebastian poussa un grognement étouffé.
— Sebastian ! hurlai-je en enfonçant la pédale d’accélérateur.
Je ne passai pas la marche arrière. J’enclenchai la marche avant. Le monstre de métal rugit et bondit en avant à travers la fumée dense. Le pare-chocs blindé percuta de plein fouet le flanc du 4×4 de Mara, créant un vacarme assourdissant de tôles froissées et projetant au sol les deux derniers tireurs qui s’abritaient derrière.
Je pilai net, ouvris la portière passager et criai de toutes mes forces :
— Monte !
Sebastian apparut hors de la fumée comme un spectre ensanglanté. Sa main gauche pressait son flanc d’où coulait un flot sombre et continu de sang chaud, mais sa main droite tenait toujours fermement son arme. Il s’effondra lourdement sur le siège passager, à bout de souffle.
— Tu es complètement folle, réussit-il à articuler dans un râle douloureux, alors que ses yeux brillaient d’une lueur nouvelle, un mélange d’admiration stupéfaite et d’incrédulité totale.
— Tu m’as dit d’être ta complice ! criai-je en enclenchant la marche arrière cette fois-ci.
Le véhicule recula en crissant des pneus, tournoya sur le sol glissant et s’arracha de l’entrepôt en flammes au moment précis où le réservoir du second véhicule explosait, engloutissant Mara Feldman et ses derniers mercenaires dans un brasier d’apocalypse.
Nous fusions sur l’autoroute côtière déserte, fuyant la fumée noire qui montait vers le ciel de New York.
La pluie s’était arrêtée, laissant place à une brèche de lumière dorée à travers les nuages déchiquetés. À côté de moi, Sebastian respirait avec une difficulté croissante. Le sang imbibait la banquette en cuir beige, traçant une nouvelle tâche indélébile, mais cette fois-ci, c’était le tribut d’une guerre impitoyable.
Je conduisais d’une main, l’autre fermement agrippée à la sienne. Ses longs doigts, autrefois si calculateurs et redoutés, serraient les miens avec une vulnérabilité totale. Il ne me regardait plus comme une étrangère naïve. Il ne me regardait plus comme une fragile responsabilité qu’il fallait préserver ou rejeter.
Il me regardait comme son égale. Comme la seule personne qui avait vu son âme à nu et qui avait choisi de plonger dans les flammes pour la sauver.
— Le port de Montauk, murmura-t-il, la voix faiblissante mais les yeux ancrés dans les miens. Quai numéro quatre. Mon yacht personnel… Le Nyx. Le médecin de bord est déjà prévenu… Il sait tenir sa langue.
— Tiens bon, Sebastian. Ne ferme pas les yeux. Tu m’entends ? Tu n’as pas le droit de mourir après m’avoir promis que nous détruirions tout.
Un faible sourire, le premier vrai sourire sans cynisme ni cruauté que je lui voyais, étira ses lèvres pâles.
— Tu n’es plus la fille timide qui rougissait sur ce lit ce matin, Valerie.
— C’est toi qui as fait de moi cette femme la nuit dernière, répondis-je en accélérant encore, fixant l’horizon infini de l’océan qui s’ouvrait devant nous. Alors assume les conséquences jusqu’au bout.
Deux jours plus tard.
La brise tiède de l’Atlantique agitait les voilages blancs de la cabine principale du navire, loin, très loin au large des côtes américaines, dans les eaux internationales où les lois de Manhattan et les vendettas de Castiglione ne pouvaient plus nous atteindre.
Sebastian était allongé sur le lit de repos, le torse soigneusement bandé de compresses stériles. La fièvre était tombée la veille, et la couleur était revenue sur son visage noble et tourmenté. Sur la table basse à côté de lui se trouvaient deux passeports vierges estampillés d’armoiries européennes et les dossiers cryptés qui achèveraient de ruiner Castiglione et l’empire corrompu de New York par de simples révélations anonymes à la justice fédérale.
J’étais assise au bord du matelas, vêtue d’une robe de lin simple, observant le soleil couchant qui incendiait les flots d’un pourpre royal.
Sebastian bougea lentement, grimaçant à peine sous l’effort, et posa sa main valide sur mon genou.
— À quoi tu penses ? demanda-t-il, sa voix ayant retrouvé son timbre profond, envoûtant, qui m’avait fait chavirer la première fois.
Je me tournai vers lui et plongeai mon regard dans le sien. La peur avait disparu. L’humiliation qui m’avait rongée à l’aube dans la tour Crown Meridian semblait appartenir à une autre vie, à une autre femme.
— Je pensais à ce que tu m’as demandé ce matin-là, dis-je doucement. Quand tu voulais savoir pourquoi je ne t’avais pas dit la vérité dès le début.
Sebastian caressa doucement ma peau, son pouce traçant des cercles apaisants sur ma rotule.
— Tu m’as dit que j’aurais eu pitié de toi. Que je t’aurais traitée comme un fardeau au lieu d’une femme libre.
— C’était vrai, murmurai-je. Mais ce n’était pas toute la vérité.
Il fronça légèrement les sourcils, intrigué.
— Qu’est-ce que tu me cachais d’autre, Valerie ?
Je m’approchai de lui, glissant mes doigts dans ses cheveux noirs indisciplinés, sentant son souffle chaud caresser mon cou.