Pendant quarante-cinq minutes, nous roulâmes dans un silence sépulcral. Il empruntait des chemins détournés, changeant d’avenues, vérifiant méthodiquement son rétroviseur à chaque virage. Ses mains sur le volant étaient d’une stabilité surnaturelle, mais ses mâchoires restaient contractées.
— Où allons-nous ? osai-je enfin murmurer alors que nous traversions le pont de Queensboro, la silhouette de Manhattan disparaissant derrière nous dans un linceul de brume et de pluie.
— Dans un endroit où Castiglione ne cherchera pas immédiatement, répondit-il sans me regarder. Un entrepôt désaffecté près des chantiers navals de Long Island City. Nous y retrouverons Mara. Elle a les passeports et l’argent nécessaire pour quitter le territoire américain avant midi.
— Et après ? Qu’est-ce qui m’arrivera ?
Sebastian marqua une pause. Ses yeux quittèrent un instant la route pour plonger dans les miens. L’obscurité de l’habitacle donnait à son visage des angles durs, presque sculptés dans la pierre.
— Tu auras une nouvelle identité. Un compte bancaire garni en Suisse ou au Portugal. Assez pour vivre dix vies sans jamais avoir à travailler ni à craindre qui que ce soit. Tu pourras recommencer à zéro, Valerie. Loin de moi. Loin de ce poison.
Une douleur étrange, différente de celle de la peur ou de la chair blessée, serra mon cœur.
— C’est tout ce que je suis pour toi ? Une transaction à solder pour soulager ta conscience ? Neuf fois cette nuit, Sebastian. Tu m’as regardée comme si j’étais la seule chose réelle dans ton univers de mensonges. Et maintenant tu veux juste m’acheter une sortie de secours ?
Un muscle tressaillit sur sa joue.
— Tu ne comprends pas ce que je suis, Valerie. Cette nuit était une anomalie. Une parenthèse que je n’aurais jamais dû m’autoriser. Quand j’ai vu le sang sur ce lit, j’ai réalisé que j’avais pris la seule chose pure que tu possédais pour la traîner dans la fange de mon existence. Regarde où tu es maintenant ! Tu as des cadavres gravés dans la mémoire et la mafia à tes trousses. Si je te garde près de moi, je te détruirai. C’est inévitable.
— Laisse-moi décider de ce qui me détruit ! répliquai-je avec une véhémence qui le surprit.
Avant qu’il ne puisse répondre, la voiture s’engagea dans une zone industrielle désolée. D’immenses carcasses de ferraille rouillée et des hangars abandonnés bordaient les rives boueuses de l’East River. La berline franchit les portes grinçantes d’un vieil entrepôt maritime et s’arrêta dans l’obscurité caverneuse du bâtiment.
Le bruit d’un hélicoptère au loin signalait que l’évacuation était prête.
Au centre de l’entrepôt, éclairée par les phares jaunâtres d’un 4×4 noir, se tenait Mara Feldman. Élégante dans son trench-coat beige, sa mallette de cuir posée sur le capot, l’avocate semblait attendre impassiblement. Mais à ses côtés ne se trouvaient pas des pilotes d’hélicoptère.
Cinq hommes armés de fusils automatiques se tenaient en demi-cercle, les armes pointées vers notre véhicule.
Sebastian freina brutalement. Son regard s’embrasa d’une fureur noire.
— Mara, souffla-t-il, d’une voix si basse qu’elle me donna le frisson.
La trahison n’était pas venue de l’extérieur. Elle n’était pas venue d’un chef de la sécurité brisé par la torture. Elle venait de son alliée la plus ancienne, de la femme qui gérait ses secrets depuis dix ans.
Mara fit un pas en avant et fit signe de la main.
— Sors de la voiture, Sebastian ! cria-t-elle, sa voix résonnant sous les poutres métalliques du hangar. Ne complique pas les choses. Le syndicat a voté ton remplacement à l’unanimité. Castiglione ne voulait pas seulement ta part du port, il voulait ta tête pour asseoir sa légitimité. Et moi, je préfère être du côté des vainqueurs.
Sebastian posa lentement la main sur la poignée de la portière, mais avant de l’ouvrir, il se pencha vers moi. Son regard n’avait plus rien de distant. C’était une intensité brûlante, presque désespérée.
— Valerie. Dans la boîte à gants, il y a une grenade fumigène et une clé de secours pour le démarreur d’urgence. Dès que je sors et que les tirs commencent, tu baisses la tête sous le tableau de bord. Quand la fumée envahit l’espace, tu enclenches la marche arrière, tu défonces la grille derrière nous et tu roules sans t’arrêter jusqu’au commissariat central de Manhattan. Tu demandes l’agent Vance. C’est le seul qui ne soit pas sur la liste de paie de Castiglione.
— Non, je ne te laisse pas ! m’écriai-je, les larmes coulant sans retenue. Ils vont te massacrer !
— Valerie, écoute-moi bien, dit-il en saisissant mon visage à deux mains, ses lèvres effleurant les miennes avec une passion sauvage, désespérée, chargée de tout ce que nous n’avions pas eu le temps de nous dire. Tu m’as dit cette nuit que je t’avais donné neuf raisons de ne jamais oublier New York. Donne-m’en une seule pour croire que ma misérable vie a servi à quelque chose de bien. Vis. Sauve-toi.
Il m’embrassa avec une fureur déchirante, un baiser où se mêlaient le goût salé de mes larmes et le froid métallique de son destin. Puis, d’un mouvement brusque, il repoussa la portière et sortit de la voiture, les mains bien en vue, captant sur lui l’attention de tous les tireurs.
— Mara, lança Sebastian d’une voix de stentor qui fit trembler les tôles ondulées. Tu as toujours sous-estimé une chose chez moi.
— Ah oui ? Et quoi donc, Sebastian ? ironisa l’avocate en esquissant un sourire cruel. Ton humanité soudaine pour cette gamine ?
— Le fait que je ne me présente jamais à un rendez-vous sans avoir prévu la crémation de mes traîtres.
D’un geste d’une rapidité surhumaine, Sebastian ne tira pas sur les hommes, mais plongea sa main dans son manteau pour déclencher une télécommande dissimulée.
Une explosion assourdissante pulvérisa les réservoirs d’essence situés au fond du hangar, à vingt mètres derrière le groupe de Mara. Une onde de choc colossale fit trembler le sol de béton, projetant une vague de flammes incandescentes et de débris brûlants à travers tout l’entrepôt.