La voix de Mara Feldman crépitait dans le combiné avec une urgence métallique, si nette dans le silence pétrifié du penthouse que chaque mot me transperçait les tempes.

— Ils savent, Sebastian. Le bureau du procureur a signé les mandats il y a vingt minutes. Mais ce n’est pas la police qui arrive chez toi. Ce sont les hommes de Castiglione. Ils ont appris pour le terminal du port et ils ont compris que tu les avais doublés. Deux berlines noires viennent de forcer la barrière sud de Crown Meridian. Sors de là. Tout de suite.

Le silence retomba. Un silence lourd, épais, électrique.

Sur le visage de Sebastian Ward, chaque ride de vulnérabilité s’évapora instantanément, balayée par le masque impitoyable que New York redoutait depuis une décennie. Les doutes, le choc de ma confession, le drap souillé entre mes doigts crispés : tout passa au second plan, submergé par l’instinct brutal de survie d’un prédateur acculé.

Il coupa la communication sans prononcer une seule syllabe. Ses yeux sombres se posèrent sur moi, non plus avec la panique d’un amant pris au dépourvu, mais avec la précision clinique d’un général inspectant ses troupes avant un assaut suicide.

— Debout, Valerie.

Sa voix n’admettait aucune réplique. Ce n’était plus le murmure rauque qui m’avait défaite au milieu de la nuit, ni les tremblements d’un homme coupable. C’était l’ordre sec d’un souverain de l’ombre.

— Sebastian, qu’est-ce qui…
— Tu as trente secondes pour enfiler ce qui traîne par terre. Pas de questions. Pas d’hésitation. Ils montent.

La douleur vive entre mes cuisses me rappela cruellement la réalité physique de ce qui venait de se consumer quelques heures plus tôt. Chaque mouvement tirait sur mes muscles meurtris, mais la terreur pure agit comme un anesthésiant. Je glissai hors du grand lit, mes pieds nus frôlant le parquet glacé. Mes mains tremblaient tellement que j’eus du mal à boutonner mon chemisier en soie froissée. Sebastian, lui, avait déjà enfilé un pantalon de costume sombre et une chemise noire qu’il laissa ouverte au col.

Il ouvrit un panneau secret dissimulé dans les boiseries du dressing. À l’intérieur ne se trouvaient ni lingots ni liasses de billets, mais un arsenal froid et méticuleusement entretenu. Il en sortit un pistolet Glock noir mat qu’il arma d’un geste sec, le claquement métallique résonnant comme un glas dans la pièce majestueuse. Il glissa un chargeur supplémentaire dans sa poche et se tourna vers moi.

Il s’approcha, m’agrippa la nuque avec une fermeté qui n’avait rien de doux, tout en me forçant à lever les yeux vers lui. Son pouce effaça la trace de larme qui séchait sur ma pommette.

— Tu voulais que je ne te traite pas comme une responsabilité ? murmura-t-il, les mâchoires serrées. Tu as eu ce que tu voulais. À partir de cette seconde, tu es ma complice, Valerie. Et si tu veux survivre à cette matinée, tu fais exactement ce que je te dis, sans ciller. Tu as compris ?

J’avalai ma salive, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes, et j’opchai de la tête.

— Bien.

Le bruit d’un ascenseur s’arrêtant au palier privé retentit dans l’antichambre.

Sebastian éteignit les lumières d’un interrupteur mural dissimulé, plongeant le luxueux duplex dans la pénombre brumeuse du matin pluvieux. Il m’attira derrière un pilier de marbre massif soutenant la mezzanine. À peine avions-nous disparu dans l’angle mort que les portes coulissantes de l’ascenseur s’ouvrirent avec un tintement sinistre.

Trois silhouettes trapues, vêtues de longs manteaux sombres ruisselants d’eau de pluie, pénétrèrent dans le hall d’entrée. Les canons de leurs pistolets automatiques, munis de silencieux volumineux, pointaient vers chaque recoin du vestibule.

— Ward ! lança l’un d’eux, d’une voix rauque teintée d’un accent italien prononcé. Sortez de là les mains visibles. Castiglione veut juste récupérer ses documents et régler les comptes du port. Coopérez et la fille s’en sortira vivante.

Mes ongles s’enfoncèrent dans la paume de mes mains au point de faire jaillir du sang. Comment savaient-ils que j’étais là ? Sebastian ne cilla même pas. Ses doigts s’enroulèrent plus fermement autour de la crosse de son arme. Il ne comptait pas négocier. Les hommes comme lui savaient qu’une reddition dans ce milieu ne garantissait pas la vie sauve, mais seulement une agonie plus longue.

Deux secondes. C’est tout ce qu’il fallut à Sebastian pour calculer l’angle de tir.

Il surgit de l’ombre avec la fluidité fulgurante d’un fauve. Deux détonations étouffées claquèrent dans la vaste pièce. Le premier assaillant s’effondra lourdement sur le sol de marbre, touché en plein front. Le second hurla un juron en ouvrant le feu à l’aveugle, criblant de balles les tableaux de maîtres et les vitrines de verre qui explosèrent en une pluie de cristaux tranchants.

Sebastian plongea derrière un canapé d’angle en cuir, riposta avec une précision chirurgicale : une balle dans l’épaule, une seconde dans le sternum. Le deuxième homme bascula par-dessus une table basse, brisant le plateau de verre trempé avant de rester immobile.

Le troisième homme recula vers la baie vitrée, paniqué, braquant son arme vers l’escalier menant à la mezzanine.

— Sebastian ! criai-je malgré moi en voyant l’homme pointer le canon vers la cachette où mon protecteur s’était replié.

L’assaillant tourna immédiatement la tête vers ma voix. Ce fut sa dernière erreur. Sebastian profita de cette fraction de seconde pour contourner le meuble. Il se jeta sur lui, dévia le canon d’un revers violent de l’avant-bras et projeta l’homme contre la vitre panoramique. Le verre trempé vibra sous le choc violent. Sebastian planta le canon de son Glock sous le menton du survivant.

— Qui vous a donné le code d’accès de l’ascenseur privé ? cracha Ward, la voix d’un calme terrifiant.

L’homme cracha un mélange de salive et de sang sur le col de Sebastian, un rictus arrogant déformant ses traits.

— Va en enfer, Ward. Tu as cru que tu pouvais escroquer tout le syndicat ? La taupe est dans ton propre lit, imbécile. Regarde la petite chatte effarouchée qui t’attend.