Le regard de Sebastian flotta une micro-seconde vers moi. Un éclair de doute, insidieux et dévastateur, traversa ses prunelles sombres. Mon souffle se coupa dans ma gorge.

— Non, Sebastian, non ! Je ne sais même pas qui sont ces gens ! criai-je, les larmes aveuglant ma vue.

L’homme de Castiglione tenta de profiter de cette infime hésitation pour dégainer une lame courte dissimulée dans sa manche. Sebastian ne lui laissa aucune chance : la détente pressée à bout portant mit fin à la lutte dans une détonation sourde. Le corps inerte glissa le long de la vitre, laissant une traînée écarlate sur le verre face aux gratte-ciels noyés de brume.

Le silence retomba, troublé seulement par l’odeur âcre de la poudre à canon et de la cendre tiède.

Sebastian resta debout au milieu du carnage, observant les cadavres à ses pieds. Sa chemise était maculée de sang qui n’était pas le sien. Puis, lentement, avec une froideur qui me glaça le sang bien plus que les tirs précédents, il tourna son arme vers moi.

— Explique-toi, Valerie.

Le monde sembla s’arrêter de tourner. Le canon noir était pointé directement sur ma poitrine.

— Tu… tu crois vraiment que je ferais ça ? murmurai-je, la voix étranglée par un sanglot. Tu crois que j’ai orchestré tout ça ? Que je t’ai donné mon innocence, que je me suis offerte à toi cette nuit juste pour un guet-apens ?

— Castiglione ne fait jamais d’erreurs d’estimation, répliqua-t-il, chaque mot tranchant comme un scalpel. Personne ne connaissait cet appartement à part mon premier cercle et mon avocate. Et hier soir, tu es apparue au gala de charité de la fondation Hudson. Tu as renversé ton verre sur ma veste. Tu m’as regardé avec ces yeux innocents et effrayés. Tu as feint la fascination, et maintenant trois tueurs connaissaient les codes de ma cage d’escalier.

— C’est toi qui m’as invitée à monter ! hurlai-je, indignée que ma pudeur et mes sentiments les plus purs soient souillés par ses soupçons paranoïaques. C’est toi qui m’as mise au défi de venir ! Mon Dieu, Sebastian… Je suis archiviste au musée d’art moderne. Je ne suis personne ! Mon seul crime a été de tomber sous le charme du monstre que tu es !

Il me fixa longuement. Sous la surface glaciale de son visage, je vis les rouages de son esprit tourner à une vitesse vertigineuse. Il cherchait le mensonge, le moindre tressaillement d’un agent infiltré, le moindre signe d’une comédienne chevronnée. Mais tout ce qu’il trouva dans mes yeux, c’était la douleur brute, le désespoir d’une femme trahie dans son intimité la plus secrète.

Soudain, le téléphone sur le sol se remit à sonner. L’écran brisé indiquait à nouveau le nom de Mara Feldman.

Sebastian s’accroupit, décrocha et mit le haut-parleur sans quitter mon regard.

— Sebastian ? Tu es encore en vie ? demanda Mara d’une voix précipitée.
— Trois morts dans mon salon, répondit-il sèchement. Comment ont-ils eu les codes, Mara ?
— C’est Romano. Le chef de la sécurité du Crown Meridian. Ils ont enlevé sa fille hier soir. Il a craqué sous la torture. Sebastian, ils savent aussi pour les comptes off-shores aux îles Caïmans. Tu dois disparaître. La police fédérale converge vers la tour en ce moment même.

Un lourd silence suivit. L’innocence de mon regard n’avait plus besoin de plaidoirie : la vérité venait d’éclater par la bouche de son avocate.

Sebastian abaissa son arme. Une ombre fugitive de honte passa sur ses traits austères, mais le criminel en lui ne s’attarda pas sur les excuses.

— Mara, prépare l’hélicoptère sur le toit du hangar six au Queens. On s’en va.
— « On » ? demanda l’avocate avec stupéfaction. Tu n’es pas seul ?
— Prépare l’appareil. Fin de transmission.

Il raccrocha, jeta le téléphone par terre et l’écrasa sous son talon pour en détruire la puce. Puis il se tourna vers moi. Il franchit la distance qui nous séparait, s’agenouilla devant moi et prit mes mains glacées entre les siennes. Pour la première fois, la chaleur de ses paumes semblait humaine, presque implorante.

— Je suis désolé, murmura-t-il, d’une voix si basse qu’elle faillit être couverte par le grondement du tonnerre au dehors. Dans mon monde, la confiance est une balle dans la nuque. Mais j’ai eu tort.

— Tu as failli me tuer, dis-je en retirant mes mains, le corps secoué de spasmes nerveux.
— Et si tu restes ici, la police ou les hommes de Castiglione le feront à ma place. Tu es compromise, Valerie. Tu as partagé mon lit la nuit où la guerre a éclaté. Pour eux, tu es ma faiblesse. Et dans cette ville, les faiblesses sont traquées et égorgées pour envoyer un message.

La crudité de ses mots me fit l’effet d’une gifle. Je n’avais plus de vie ordinaire vers laquelle retourner. Mon appartement modeste de Brooklyn, mon bureau poussiéreux au musée, mes collègues : tout cela venait d’être pulvérisé par une nuit de passion imprudente avec le roi déchu de New York.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je, la résignation étouffant ma peur.

Sebastian se releva, me tendant une main ferme.

— On fuit. Et ensuite, on les détruit tous.

Nous descendîmes par l’escalier de secours intérieur menant au garage privé en sous-sol, évitant soigneusement les caméras de surveillance dont Sebastian coupa l’alimentation générale depuis le boîtier de sécurité du palier. Chaque marche descendue réveillait la douleur sourde dans mon bas-ventre, mais la vision du dos large de Sebastian, marchant devant moi l’arme au poing, m’obligeait à avancer sans faiblir.

Dans les entrailles de la tour, une berline blindée grise attendait dans un box verrouillé. Sebastian m’installa sur le siège passager, verrouilla les portières et prit le volant. Le moteur rugit avec la puissance étouffée d’un monstre mécanique.

La grille s’ouvrit sur une ruelle sombre battue par des trombes d’eau. À peine la voiture s’était-elle engagée sur la 42e rue que le vacarme lointain des sirènes de police déchira le brouillard new-yorkais. Deux voitures de patrouille arrivaient en sens inverse, gyrophares hurlants, mais Sebastian bifurqua avec une précision diabolique dans une ruelle étroite, évitant l’interception de justesse.