À l’intérieur, les officiers de liaison avaient déjà déserté leurs postes, fuyant la débâcle imminente. Seul, au centre de la vaste pièce circulaire illuminée par la lueur bleutée des cartes satellites géantes, se tenait le général Marcus Vance.

Le vieil officier avait revêtu son uniforme d’apparat complet. Ses quatre étoiles brillaient sur ses épaulettes dorées. Sur la table centrale en verre, une bouteille de whisky de malt entamée côtoyait un revolver d’ordonnance argenté posé à côté d’un verre à moitié vide.

Quand les portes blindées coulissèrent avec un souffle pneumatique, Vance ne sursauta même pas. Il termina tranquillement sa gorgée avant de se retourner lentement vers Gabriel.

Ses traits étaient tirés, mais son regard conservait cette arrogance glaciale propre aux hommes qui ont cru régner sur le destin des nations pendant des décennies sans jamais avoir à rendre de comptes.

« Tu as toujours été d’une ponctualité exemplaire, Gabriel, » dit Vance d’une voix calme, presque décontractée. « Tes fichiers sont en train de faire exploser quarante ans de politiques de défense clandestine à travers trois continents. Tu as détruit tout ce que nous avons bâti pour préserver la suprématie de cette nation face aux menaces invisibles. »

« Tu n’as rien bâti, Marcus, » répondit Gabriel en s’arrêtant à cinq mètres de lui, le canon de son arme pointé sans faillir vers la poitrine bardée de décorations du général. « Tu as vendu des armes bactériologiques pour financer tes comptes privés à Zurich et asseoir ton petit empire personnel sur le cadavre d’innocents. Tu as assassiné Sarah parce qu’elle avait l’honneur que tu as perdu depuis bien longtemps. »

Vance esquissa un sourire méprisant, bien que ses mains trahissent un très léger tremblement qu’il s’efforça de masquer en croisant les bras.
« Sarah était une idéaliste naïve. Comme toi. Vous croyez que le monde tourne grâce à vos petits principes moraux de cour de récréation ? Il n’y a pas de morale à notre niveau, Gabriel. Il n’y a que le pouvoir, la peur, et les leviers d’action. Ta femme a voulu jouer les héroïnes de tragédie, elle a payé le prix qu’exigeait la raison d’État. Et ce gamin… il n’aurait jamais dû naître. C’était une erreur de calcul de mes équipes de Lenox Hill d’avoir laissé ce parasite respirer. »

Ce mot fut le dernier que Marcus Vance prononça avec assurance.

Gabriel franchit la distance qui les séparait en une fraction de seconde. Il n’utilisa pas son arme à feu. D’un coup de revers d’une violence inouïe, il projeta Vance contre la console centrale en verre qui vola en éclats sous le choc. Les étoiles d’or de l’uniforme du général s’arrachèrent dans le fracas. Avant que le vieil homme ne puisse ramasser son revolver, Gabriel lui écrasa la main droite sous sa botte militaire, broyant les métacarpes dans un craquement sinistre.

Vance hurla de douleur, s’effondrant à genoux au milieu des éclats de verre et des débris informatiques, tenant son poignet brisé contre son abdomen.
« Tire ! » cracha le général, les yeux injectés de sang et de haine. « Allez, achève-moi, Moretti ! C’est ce que tu as appris à faire de mieux, non ? Deviens le monstre que tu es censé être ! Mais sache que même si tu me tues, d’autres prendront ma place ! Le système est déjà en marche ! »

Gabriel baissa lentement son fusil. Il posa l’arme sur la table brisée, hors de portée de Vance.
Puis il sortit de sa poche le terminal satellite transmettant en direct le flux vidéo de la pièce aux tribunaux militaires internationaux et à l’ensemble des réseaux d’information mondiaux qui diffusaient désormais le visage brisé du général déchu.

« Te tuer ici serait un cadeau que tu ne mérites pas, Marcus, » dit Gabriel d’une voix d’un calme terrifiant, chaque syllabe résonnant comme un glas dans le bunker silencieux. « Sarah ne voulait pas ta mort par une balle rapide dans une pièce sombre. Elle voulait que le monde entier voie ce que tu es réellement : un voleur, un lâche et un assassin sans envergure. Tu ne mourras pas en martyr d’une guerre secrète. Tu vas passer le reste de ton existence enchaîné dans une cellule aveugle de sécurité maximale, dépouillé de ton rang, de ton nom et de tes étoiles, avec pour seule compagnie le visage des femmes et des enfants que tu as assassinés. »

Au loin, le hurlement assourdissant des sirènes de la gendarmerie militaire et des convois d’intervention spéciale commença à résonner à travers les grilles de l’arsenal. Les premières équipes d’assaut fédérales, munies des mandats d’arrêt émis par le procureur général, franchissaient les portes du complexe.

Vance comprit. Son visage se décomposa totalement. L’illusion de sa toute-puissance s’évapora pour laisser place à la terreur nue d’un criminel acculé face à la justice implacable des hommes. Il tenta d’attraper le revolver au sol avec sa main gauche valide, mais Gabriel écarta l’arme d’un simple coup de pied dédaigneux qui l’envoya glisser dans le caniveau technique.

Gabriel tourna le dos au général déchu et s’avança vers la sortie sans un regard en arrière.

Lorsque les commandos de la police militaire pénétrèrent dans la salle centrale, fusils d’assaut braqués, ils trouvèrent le tout-puissant général Marcus Vance recroquevillé sur ses genoux dans ses propres débris, pleurant de rage et de terreur sous l’œil impitoyable des caméras de retransmission.

Gabriel traversa les rangs des soldats qui s’écartaient spontanément devant lui, saisis de respect et de stupeur devant la stature de cet officier dont l’uniforme déchiré portait les marques d’une nuit de guerre totale. Personne n’osa lui barrer la route. Personne ne lui demanda de rendre des comptes. La vérité s’était levée en même temps que les premières lueurs de l’aube.

Gabriel franchit la lourde herse de l’arsenal et déboucha sur l’esplanade bordant la rivière. La pluie avait cessé. Un vent frais balayait les nuages sombres, laissant percer les premiers rayons dorés d’un soleil d’automne à l’horizon des toits de la ville.