L’obscurité dura trois secondes qui semblèrent une éternité. Puis, le vide se brisa. Gabriel atterrit lourdement sur un monticule massif de draps et de blouses médicales sales entassés dans la benne de réception du sous-sol. L’impact lui coupa le souffle, mais ses bras ne relâchèrent pas leur étreinte.

Daniel toussa sous son masque, mais ses yeux étaient ouverts. Il regarda son père à travers le plastique embué.
« Papa… »
« Je te tiens, mon grand. Je te tiens. C’est fini pour cette partie. »

Une main solide aida Gabriel à s’extraire de la benne de tri. Elena était là, son arme pointée vers les portes métalliques du couloir technique de la chaufferie.
« Cole ? » demanda-t-elle, les traits tirés par l’angoisse.

Au-dessus d’eux, à travers le conduit vertical, une ultime détonation sourde résonna, suivie d’un silence absolu. Gabriel serra les dents jusqu’à ce que ses gencives saignent. Ethan Cole avait accompli sa mission jusqu’au bout. Il n’y aurait plus d’autre renfort.

« Il nous a acheté notre sortie, » dit Gabriel d’une voix basse, sourde, d’où toute trace d’émotion semblait bannie pour ne laisser place qu’à une lucidité implacable. « Maintenant, nous finissons le travail. »

Ils s’engagèrent dans les coursives souterraines de l’hôpital, évitant les canalisations de vapeur brûlante qui serpentaient sous les plafonds bas. Elena connaissait les moindres recoins de ces catacombes de béton pour les avoir nettoyées pendant cinq longues années. Elle les guida sans un faux pas à travers les ateliers de maintenance déserts jusqu’à la grille d’aération qui débouchait sur l’aire de déchargement logistique ouest, dissimulée sous une rampe d’accès en béton.

La pluie battante de cette fin de nuit d’automne les accueillit comme une bénédiction glaciale. L’air pur chassa instantanément les résidus de gaz qui brûlaient encore les poumons de Gabriel.

Stationné sous un auvent métallique, un van utilitaire banalisé des services techniques était garé, moteur éteint. Gabriel força la serrure de la cabine en brisant le déflecteur avec la crosse de son arme, fit sauter la colonne de direction et connecta les câbles d’allumage en moins de vingt secondes. Le moteur diesel s’ébroua dans un grondement lourd.

Gabriel installa Daniel sur la banquette arrière, soigneusement calé par Elena qui s’assit à ses côtés, son arme posée sur les genoux, prête à faire feu au moindre mouvement suspect dans les rétroviseurs. Gabriel prit place au volant, enclencha la première vitesse et écrasa l’accélérateur. Le fourgon dérapa sur l’asphalte détrempé avant de s’engager à pleine vitesse sur l’avenue déserte bordant le parc métropolitain.

« Où allons-nous ? » demanda Elena en surveillant la lunette arrière. « Les forces de Vance contrôlent les ponts et les sorties de la ville. S’ils ont détourné la police fédérale, ils ont déjà placé nos visages sur tous les terminaux de surveillance urbaine. »

« Vance ne m’attendra pas aux sorties de la ville, » répondit Gabriel, les yeux rivés sur la route luisante de pluie. « Il sait comment je pense. Il sait que si je survis, je ne fuis jamais. Il sait que je viens pour lui. »

« Colonel, vous êtes seul avec un enfant blessé et une ancienne infirmière, » murmura Elena, son regard trahissant une inquiétude légitime. « Vance est retranché dans sa résidence fortifiée de Governors Hill avec une section complète de vétérans armés jusqu’aux dents. C’est un suicide. »

« Vance n’est pas à Governors Hill, » répliqua Gabriel en tournant brusquement vers le quartier des ministères et des commandements interarmées. « À cette heure-ci, et avec une opération clandestine de cette envergure en cours, le protocole de sécurité national exige que le directeur des opérations stratégiques supervise la crise depuis le centre de commandement souterrain du complexe de l’ancien arsenal. C’est là que convergent toutes les données cryptées. C’est là qu’il attend la confirmation de ma mort pour effacer définitivement les serveurs Lenox Hill. »

Gabriel jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central. Son fils le regardait. Daniel avait retiré son masque d’oxygène d’un geste hésitant.
« Papa… l’homme sur la photo… » murmura le garçon d’une voix faible mais claire.
« Ne t’inquiète plus de lui, Daniel. Reste avec Elena. Repose-toi. »
« Il m’a donné un bonbon un jour, » continua l’enfant, les yeux brillants d’une fièvre légère. « Quand Maman n’était plus là. Il m’a dit que si je parlais de la boîte en fer qu’elle avait cachée dans mon ours en peluche, tu ne rentrerais jamais de la guerre. »

Gabriel freina si brutalement que les pneus crissèrent sur la chaussée mouillée avant qu’il ne stabilise le véhicule le long d’un trottoir sombre, à l’abri des réverbères. Il se tourna vers la banquette arrière, le cœur cognant furieusement contre ses côtes.
« Qu’as-tu dit, Daniel ? »

L’enfant plongea sa petite main sous son t-shirt d’hôpital et en sortit une chaîne très fine qu’il portait autour de son cou, dissimulée depuis des années par un pansement médical étanche que Gabriel croyait être une protection pour un cathéter de dérivation posé lors de sa première hospitalisation infantile. Au bout de cette chaîne se trouvait une petite clé en titane, exactement identique par sa forme et son alliage au cylindre qu’Elena portait autour du cou.

« Maman me l’a mise avant que les messieurs en blanc n’arrivent, » chuchota Daniel. « Elle m’a dit : “C’est le cœur de Maman. Tu ne le donnes qu’à ton père quand il aura les yeux tristes.” »

Elena porta ses mains à sa bouche, étouffant un sanglot qui lui déchira la poitrine.
« Sarah avait divisé la clé de déchiffrement en deux parties physiques, » comprit-elle dans un souffle. « Sans la clé de Daniel, le fichier dans ma capsule reste indéchiffrable. Vance a passé six ans à chercher cette fichue séquence parce qu’il croyait qu’elle était stockée dans un coffre-fort bancaire… Sarah l’avait laissée à la seule personne que Vance n’oserait pas fouiller immédiatement sans éveiller les soupçons du colonel : son propre fils. »