Gabriel prit la petite clé des mains de Daniel. Le métal était tiède au contact de sa peau rugueuse. Il assembla les deux éléments : la pointe de la clé de Daniel s’inséra parfaitement dans l’encoche microscopique située à la base de la capsule d’Elena. Un déclic imperceptible retentit. Un minuscule connecteur universel en or massif jaillit de l’extrémité en titane.

La preuve absolue de la trahison de Vance, du meurtre prémédité de Sarah et des réseaux de vente d’armes bactériologiques était désormais entre ses mains. Complète. Irréfutable.

Gabriel brancha l’embout sur le terminal tactique de bord qu’il avait configuré sur la fréquence satellite sécurisée des services d’investigation de la justice militaire. Sur l’écran, des téraoctets de données commencèrent à défiler : enregistrements audio des conversations de Vance avec des intermédiaires étrangers, bordereaux de livraison des agents toxiques, relevés de comptes numérotés aux îles Caïmans, et surtout… la vidéo de surveillance de la salle de travail de Lenox Hill, effacée des serveurs centraux mais sauvegardée par Sarah sur cette puce avant son dernier souffle.

Gabriel vit le visage de sa femme sur l’écran. Pâle, mourante, mais fixant l’objectif d’une caméra de sécurité avec un courage qui dépassait l’entendement. Il vit la silhouette de Marcus Vance debout à côté d’elle, signant d’un geste dédaigneux son arrêt de mort.

Une larme unique, lourde et silencieuse, coula le long de la joue de Gabriel pour aller s’écraser sur le volant. Ce fut la seule. Lorsqu’il releva la tête, son regard n’exprimait plus la moindre trace de douleur humaine. Il était devenu le néant.

« Je vais envoyer ces fichiers simultanément à la Cour Pénale Internationale, aux directeurs généraux de tous les services de renseignement alliés et à l’état-major conjoint de l’armée, » dit Gabriel d’un ton mesuré. « Dans quinze minutes, Marcus Vance sera l’homme le plus traqué de cette planète. Mais je ne permettrai pas qu’il meure confortablement dans une cellule d’attente en plaidant l’incompétence mentale ou les secrets d’État. »

Gabriel redémarra le moteur.

Dix minutes plus tard, le véhicule utilitaire s’arrêtait à l’angle de la rue des Casernes, à deux cents mètres du poste de contrôle principal de l’ancien arsenal militaire. Les projecteurs balayaient la chaussée, et deux blindés légers bloquaient l’accès principal. Les hommes de Vance étaient sur les dents, l’alerte générale n’allait pas tarder à retentir avec la diffusion des fichiers.

Gabriel se tourna vers Elena.
« Prenez le volant dès que je serai sorti. Prenez l’avenue George-V jusqu’à l’ambassade de France, à quatre kilomètres d’ici. Le ministre plénipotentiaire est un ancien compagnon d’armes de mon père. J’ai déjà transmis un message crypté sur sa ligne personnelle. Dès que vous franchirez la grille, vous et Daniel serez sous immunité diplomatique totale. Personne ne pourra vous toucher. Est-ce que vous me comprenez ? »

Elena regarda Gabriel dans les yeux. Elle vit dans cette silhouette d’officier brisé la détermination implacable d’un homme qui accomplissait son devoir ultime.
« Et vous, Gabriel ? »
« Moi, je vais clore le dossier de Sarah. »

Gabriel posa sa main sur la tête de Daniel. Ses doigts caressèrent les cheveux bruns et fins de son fils, si semblables à ceux de sa mère.
« Sois courageux, Daniel. Tu as été le soldat le plus vaillant de cette nuit. Reste avec Elena. Je reviendrai te chercher quand le soleil sera levé. »
« Tu promets, Papa ? » murmura l’enfant, ses petits yeux luttant contre l’épuisement.
« Je ne romps jamais mes promesses envers toi, bonhomme. »

Gabriel s’extirpa du véhicule, referma la portière et attendit qu’Elena prenne les commandes et s’éloigne dans la pénombre. Dès que les feux arrière du van eurent disparu au tournant de l’avenue, le colonel se débarrassa de sa veste d’uniforme trempée pour ne conserver que son chandail tactique noir, son gilet pare-balles ajusté et ses deux armes chargées à pleine capacité.

Il ne tenta pas de forcer le barrage frontal. Il connaissait les plans de cet arsenal mieux que les ingénieurs qui l’avaient modernisé : pendant la Guerre Froide, un réseau d’évacuation des eaux pluviales avait été relié directement aux anciens bunkers de stockage de munitions situés sous le bâtiment de commandement.

Gabriel s’engouffra dans une bouche d’égout dissimulée sous un transformateur électrique à l’orée du parc. Il rampa dans l’eau glacée et boueuse pendant cent cinquante mètres, guidé par le seul calcul mental de ses pas et le souvenir millimétré des plans qu’il avait étudiés autrefois.

Lorsqu’il souleva la trappe en fonte d’accès au niveau moins un du bunker de commandement, il déboucha directement dans la réserve d’armement secondaire. Deux gardes privés de la milice de Vance discutaient à voix basse près des râteliers de fusils, l’oreille collée à leurs écouteurs radio.

Gabriel ne leur laissa pas le temps de se retourner. Surgissant des ombres avec la rapidité fulgurante d’un spectre, il neutralisa le premier d’un coup de crosse précis à la base du crâne et brisa le poignet du second avant de lui appliquer une clé d’étranglement qui le plongea dans l’inconscience en quelques secondes. Il ramassa un fusil automatique d’assaut HK416, vérifia la chambre d’une pression du pouce et engagea le sélecteur de tir en mode semi-automatique.

Les couloirs du bunker résonnaient déjà de messages d’alarme affolés.
Sur les écrans muraux des coursives, les alertes rouges clignotaient sans discontinuer : les serveurs centraux du département de la Justice venaient de recevoir l’intégralité du dossier déchiffré. Le mandat d’arrêt international pour haute trahison, crimes contre l’humanité et complicité d’assassinat portant le nom du général Marcus Vance apparaissait en lettres capitales sur les moniteurs de service.

Le complexe sombrait dans la panique. Des officiers subalternes couraient d’une pièce à l’autre, détruisant des disques durs à la masse ou tentant de dissimuler des dossiers confidentiels. Personne ne prêta attention à cet officier solitaire dont les bottes laissaient des traces d’eau boueuse sur le sol immaculé.

Gabriel avança d’un pas régulier, implacable, jusqu’aux portes blindées du centre de commandement tactique.