Le vieux maître se leva, ouvrit un tiroir d’acajou secret dissimulé sous le plateau de l’établi principal et en sortit un petit écrin de cuir noir bordé d’un liseré d’or patiné. Il le posa sur la table de travail de Lucas.
— Ouvre-le, commanda-t-il doucement.
Lucas posa sa pince, s’essuya les mains avec précaution et fit sauter le fermoir doré de l’écrin.
Sur un lit de velours bleu nuit reposait une montre-bracelet d’une élégance absolue. Le boîtier était en acier chirurgical poli à la main, le cadran en émail grand feu d’un blanc immaculé sur lequel couraient des chiffres romains calligraphiés avec une grâce infinie. Au cœur du cadran, une petite ouverture circulaire laissait apparaître le cœur battant du mécanisme : une roue d’échappement miniature en or, oscillant avec une régularité parfaite.
Au dos du boîtier en verre saphir, gravée dans l’acier avec une finesse extrême, une inscription se découpait sous la lumière :
« À Lucas Moreau. Pour avoir su donner sans compter ce qui n’a pas de prix. »
— Je l’ai terminée hier soir, dit Gérard d’une voix voilée par l’émotion. C’est ta montre de maître. Dès aujourd’hui, tu n’es plus mon apprenti, Lucas. Tu es mon associé. L’enseigne sur le passage changera demain : Delacroix & Moreau, Maîtres Horlogers.
Lucas contempla l’objet. Il sentit le métal froid contre la paume de sa main, puis cette chaleur indestructible qui émanait du mécanisme en mouvement. Il se souvint des flaques noires du boulevard Voltaire, de la pluie glacée qui transperçait son vieux blouson bordeaux, de la semelle trouée de ses baskets et de la peur au ventre qui lui serrait la gorge quand il avait franchi le seuil du café deux ans plus tôt.
Il comprit alors que le fil invisible du destin ne brisait jamais ceux qui osaient tendre la main dans la tempête.
Lucas passa la montre à son poignet. Le cuir neuf s’ajusta parfaitement à sa peau. Il regarda son maître, son mentor, son second père, et esquissa un sourire lumineux, débarrassé à jamais de l’ombre du doute.
— On a encore du pain sur la planche, Gérard, dit-il en remettant sa loupe d’horloger devant son œil droit. La pendule astronomique attend son réglage d’équilibrage thermique.
— Alors au travail, mon associé, répondit le vieux maître dans un grand éclat de rire franc. Le temps ne nous attend pas.
Dehors, sur Paris, une pluie fine recommença à tomber doucement, baignant les toits d’ardoise d’une clarté grise et apaisée. Mais à l’intérieur de l’atelier du Passage de la Fonderie, au milieu des flammes dorées du poêle et du tic-tac immortel des rouages souverains, les deux hommes travaillaient côte à côte, maîtres absolus de leur temps, tissant avec patience et noblesse la trame d’un avenir que nul ne pourrait plus jamais leur arracher.