Un silence de mort s’abattit sur la ligne téléphonique. Puis la voix d’Henri Vandermeer reprit, chargée d’une émotion contenue mais violente :

— Elle fonctionne ?

— Lucas vient d’en réusiner l’ancre et le pivot d’échappement qui avaient été massacrés par des receleurs ignorants, répondit Gérard avec une fierté immense. Elle tourne avec une dérive inférieure à deux secondes par jour. Elle est prête à réintégrer ta collection familiale.

— Gérard… Tu n’imagines pas ce que cela représente pour moi. Donne-moi ton prix. N’importe quel prix.

Gérard posa son regard de faucon sur Dumas et son avocat terrifié.

— Je ne vends pas les pièces retrouvées de mes amis, Henri. Mais j’ai un différend d’urbanisme sur les bras. Deux de tes subordonnés zélés, un avocat nommé Bardot et un petit cafetier véreux du nom de Dumas, prétendent faire démolir mon atelier d’ici le mois prochain pour y couler du béton. Ils menacent d’utiliser la préfecture et de couper mes voies d’accès.

À l’autre bout du fil, le ton de la voix changea instantanément, devenant d’une dureté polaire qui fit trembler les murs de l’atelier :

— Passe-moi Bardot. Immédiatement.

Gérard tendit l’appareil à l’avocat d’un geste dédaigneux. Bardot porta le combiné à son oreille avec des mains qui tremblaient bien plus fort que celles de Gérard le soir de son malaise.

— M-Monsieur le Président…

Lucas ne put entendre ce que le milliardaire déversa dans le récepteur, mais il vit le visage de l’avocat passer du blanc cadavérique au rouge écarlate. La sueur perlait sur son front.

— Oui, monsieur le Président… Bien sûr, monsieur. Je n’avais pas été informé de la nature historique de ce bail… Oui, monsieur. Le projet de démolition du Passage de la Fonderie est annulé. Nous redessinons immédiatement les plans pour préserver l’impasse et intégrer l’atelier dans le périmètre du patrimoine classé… Immédiatement, monsieur. Et… pour Monsieur Dumas ?

Un silence de quelques secondes. Les yeux de Bardot se posèrent sur Dumas avec une lueur d’exaspération haineuse.

— Très bien, monsieur. C’est parfaitement clair.

L’avocat raccrocha d’un geste fébrile. Il essuya son front d’un mouchoir de soie trempé et se tourna vers Philippe Dumas, dont la morgue s’était totalement évaporée.

— Dumas, articula l’avocat d’une voix étranglée par la rage. Le contrat de partenariat entre votre société d’exploitation et le groupe Vandermeer est résilié unilatéralement pour dissimulation d’informations juridiques et manœuvres déloyales.

— Quoi ? Mais… et mes indemnités de cession de bail ? Hurla Philippe, les yeux exorbités. J’ai signé des engagements financiers auprès de ma banque pour le rachat d’un restaurant à Nice ! J’ai avancé cent cinquante mille euros de caution !

— C’est votre problème personnel, trancha Maître Bardot avec une froideur chirurgicale. Monsieur Vandermeer rachète l’immeuble du Café des Tilleuls dès demain matin par voie de préemption bancaire. Et il m’a donné instruction formelle d’expulser votre établissement pour non-respect des clauses de salubrité et vétusté caractérisée des conduits d’aération dès la fin du trimestre. Vous êtes ruiné, Dumas. Sortez de cet atelier avant que je ne fasse consigner vos menaces au procès-verbal de l’huissier.

Philippe Dumas recula d’un pas, titubant comme s’il venait de recevoir un coup de massue en pleine poitrine. Son regard éperdu glissa de l’avocat à Gérard Delacroix, pour finalement s’arrêter sur Lucas.

L’adolescent qu’il avait chassé sous la pluie battante pour avoir offert une simple bouteille d’eau le fixait. Il n’y avait aucun triomphe mesquin dans le regard de Lucas, aucune ironie jubilatoire. Juste cette même gravité limpide, cette tranquillité souveraine de ceux qui construisent patiemment leur destin sur des fondations d’acier, tandis que les menteurs bâtissent sur du sable.

— Lucas… balbutia Philippe, la voix brisée, cherchant désespérément une once de pitié chez celui qu’il avait méprisé. Lucas, tu sais ce que c’est… le commerce, la pression… On s’emporte parfois… Tu peux parler pour moi ? Tu le connais bien maintenant…

Lucas le regarda droit dans les yeux, soutint son regard sans un cillement, et prononça simplement les mots que Philippe lui avait adressés deux ans plus tôt, mot pour mot :

— Ce n’est pas mon problème.

Puis, désignant la lourde porte cochère ouverte sur la cour pavée où les feuilles d’automne tourbillonnaient dans l’air frais, Lucas ajouta d’une voix douce :

— Vous ne quittez pas votre poste, monsieur Dumas. Mais vous quittez cet endroit.

Sans un mot de plus, terrassé par l’humiliation et la ruine imminente de son commerce, le gérant du Café des Tilleuls fit demi-tour et s’engouffra dans l’allée, la tête basse, ses pas lourds résonnant tristement sur les pavés inégaux. Maître Bardot et l’huissier s’inclinèrent respectueusement devant Gérard et s’éclipsèrent à sa suite dans un silence d’enterrement.

Lucas referma la porte cochère. Le pêne de fer s’enclencha dans sa gâche avec ce bruit plein, rond et rassurant qui semblait sceller définitivement la paix du sanctuaire.

Gérard soupira profondément, posa sa canne contre le bord d’un établi et s’assit lentement dans son fauteuil club en cuir patiné. Il ferma les yeux un instant, savourant le cliquetis régulier des balanciers qui n’allaient plus jamais s’arrêter.

— Tu as été parfait, mon garçon, murmura le vieil artisan sans ouvrir les paupières. Parfait.

— C’est vous qui avez tout orchestré, Gérard, répondit Lucas avec humilité en retournant vers sa table de travail.

— Non, Lucas. Moi, je n’ai fait que jouer les cartes qu’un vieux joueur collectionne au cours d’une longue existence. Mais c’est toi qui as sauvé cette montre. C’est ta patience d’orfèvre qui a restauré ce calibre intouchable que les autres considéraient comme bon pour la casse. Et surtout… c’est toi qui es sorti sous l’orage ce fameux vendredi soir de novembre.

Gérard ouvrit alors les yeux et fixa Lucas avec une affection paternelle que rien ne pouvait dissimuler.

— Dumas croyait que la vie n’était qu’un grand livre de comptes où l’on additionne des centimes en volant des verres d’eau à ceux qui meurent de soif. Il n’a jamais compris que les plus grandes richesses de ce monde sont invisibles aux comptables de son espèce.