Gérard fixa Lucas droit dans les yeux.
— Tu prépares un CAP de quoi ?
— Mécanique de précision et maintenance industrielle, monsieur. Au lycée Jean-Jaurès. Mais je devais valider mon alternance dans un garage pour payer ma part à la maison, et le garage a fait faillite avant la rentrée. C’est pour ça que j’ai pris le boulot au café de Philippe. Il fallait de l’argent tout de suite.
Un silence épais tomba sur l’atelier. Gérard contourna l’établi, prit une petite pince d’acier ultra-fine (une brucelle d’horloger) et une bille de métal d’un diamètre inférieur à celui d’une tête d’épingle. Il posa la bille sur un petit bloc de marbre rectifié.
— Prends cette brucelle, ordonna-t-il calmement.
Lucas hésita, s’essuya les mains sur son pantalon, puis saisit l’outil. Ses doigts étaient froids et gourds.
— Attrape la bille, ordonna Gérard. Déplace-la dans le minuscule trou percé au centre du marbre. Tu as droit à un seul essai. Si elle tombe, elle roulera dans une fente du plancher et sera perdue.
Lucas sentit son cœur battre dans sa gorge. Il regarda la bille minuscule, puis le visage impassible du vieillard. Il comprit que ce n’était pas un simple jeu. C’était un verdict.
Il ferma les yeux une seconde, comme il le faisait au lycée avant d’entamer une découpe complexe sur tour à métaux. Il inspira profondément, bloqua sa respiration au fond de ses poumons pour stabiliser sa cage thoracique, ouvrit les yeux et avança la pointe de la pince. Ses doigts, habitués depuis l’enfance à démonter de vieux réveils et à réparer les vélos du quartier, trouvèrent instinctivement le bon angle. La pression fut mesurée, exacte, sans saccade.
Le métal pinça la sphère. Lucas la souleva à trois millimètres de hauteur, la translata latéralement sans un vacillement, et la laissa tomber précisément dans l’orifice millimétrique du marbre. Un déclic argenté presque inaudible retentit.
Gérard ne sourit pas, mais ses yeux gris pétillèrent d’une satisfaction féroce.
— Tu as la main calme et l’œil droit. Mais surtout, tu as du sang-froid quand la pression monte.
Le maître horloger s’assit sur son tabouret d’atelier et croisa les bras.
— Voici ma proposition. Je paie ton contrat d’apprentissage selon le barème officiel, majoré d’une prime de formation qui couvrira le loyer de ta mère et les soins de sa bouche. Tu seras ici à huit heures précises tous les matins où tu n’es pas en cours. Tu balaieras l’atelier, tu nettoieras mes outils, tu apprendras le nom de chaque vis et de chaque alliage, et quand tu seras prêt, je t’enseignerai ce que personne d’autre à Paris ne peut t’apprendre. En échange, je veux une loyauté absolue. Pas de mensonges, pas de raccourcis, pas d’à-peu-près.
Lucas resta pétrifié. Les mots semblaient flotter dans la chaleur de l’atelier comme des fragments d’un rêve éveillé.
— Vous… vous êtes sérieux, monsieur ? Vous ne me connaissez même pas. Il y a une heure, je ramassais des tasses sales.
— Il y a une heure, Lucas, tu as sacrifié ta sécurité financière pour un homme qui s’effondrait sur un trottoir. Tu possèdes ce qu’aucune école d’ingénieurs ne peut enseigner : le sens du devoir et la lucidité du cœur. Les techniques de tournage s’apprennent. La droiture, elle, ne se fabrique pas. Alors, qu’est-ce que tu réponds ?
Lucas sentit une larme de soulagement brûler le coin de son œil, qu’il essuya d’un revers de manche rageur pour ne pas paraître puéril.
— Je réponds que je serai là lundi à sept heures et demie, monsieur. Pas huit heures. Sept heures et demie.
Gérard esquissa enfin un vrai sourire, faisant plisser les rides profondes qui encadraient sa bouche.
— Bien. Prends ce parapluie dans l’entrée, prends un billet de vingt euros dans la coupelle pour payer un taxi jusqu’à Bagnolet, et va rassurer ta mère. Lundi matin, ta nouvelle vie commence.
Deux ans s’écoulèrent. Deux années d’une intensité impitoyable.
Dans le Passage de la Fonderie, Lucas découvrit un univers dont il n’avait jamais soupçonné l’existence. Gérard Delacroix était un mentor exigeant, parfois intraitable, mais d’une justice scrupuleuse. Rien n’échappait à son regard d’aigle. Les premiers mois, Lucas ne toucha pas à un seul rouage noble : il apprit à affûter des burins sur des pierres à l’huile d’Arkansas, à polir des surfaces d’acier au zinc et à la pâte diamantée jusqu’à obtenir le fameux « poli noir », ce reflet parfait qui ne tolère aucune micro-rayure.
Puis vinrent le calcul des trains d’engrenages, le taillage des pignons à la main sur des machines centenaires, le tracé des courbes épicycloïdales et le délicat réglage des spiraux d’échappement. Le soir, Lucas rentrait chez lui les yeux rougis de fatigue, mais le cœur débordant d’une fierté nouvelle. Sa mère avait cessé ses ménages du dimanche. Léa portait des souliers neufs sans coutures béantes et Lucas avait validé sa première année de brevet des métiers d’art avec les félicitations unanimes du jury régional.
Mais au début du mois d’octobre de la deuxième année, une ombre s’abattit sur le Passage de la Fonderie.
Une société d’investissement immobilier commercial, la prestigieuse société Vandermeer & Associés, venait de racheter la totalité du pâté de maisons bordant le boulevard Voltaire. Leur projet était gigantesque : raser les vieux ateliers artisanaux du passage pour ériger un complexe de bureaux ultramodernes avec un centre commercial haut de gamme au rez-de-chaussée.
La quasi-totalité des petits artisans avait capitulé, acceptant des indemnités d’éviction dérisoires face aux armées d’avocats déployées par le consortium.
Seul Gérard Delacroix tenait bon.
L’atelier numéro quatorze était protégé par un bail commercial emphytéotique d’une nature très rare, signé dans les années 1960 par le grand-père de Gérard. Les juristes de Vandermeer s’y cassaient les dents depuis des mois. Mais les promoteurs avaient trouvé un allié inattendu et redoutablement zélé : Philippe Dumas.