Ce qu’il découvrit lui coupa le souffle.

L’immense espace, haut de plus de six mètres sous une verrière zénithale striée de gouttes d’eau, sentait le bois de cèdre, la cire d’abeille, l’acier trempé et l’huile mécanique noble. C’était une véritable cathédrale artisanale. Sur d’immenses établis en chêne massif reposaient des pièces d’horlogerie monumentales, des engrenages de cuivre brillant comme de l’or sous de fines lampes articulées, des maquettes de mécanismes complexes, des tours mécaniques ultra-précis d’une propreté chirurgicale, et des parois entières tapissées de plans techniques tracés à l’encre de Chine. Au fond, une mezzanine en acier brossé abritait une petite bibliothèque encombrée de volumes anciens reliés en cuir.

— Sur la table basse… près du poêle à bois, murmura l’homme en s’appuyant lourdement sur l’épaule du jeune homme. Une boîte métallique rouge.

Lucas aida l’inconnu à s’asseoir dans un profond fauteuil club en cuir patiné, puis se précipita vers la table indiquée. Il ouvrit la boîte, trouva des ampoules de glucose et des comprimés clairement étiquetés, attrapa un verre propre sur une étagère, le remplit d’eau au robinet d’un petit évier en émail et apporta le tout au vieil homme.

Ce dernier but avidement le liquide sucré, avala ses comprimés, puis renversa la tête en arrière contre le cuir du fauteuil, les yeux mi-clos.

Pendant de longues minutes, le seul son dans l’immense atelier fut le cliquetis régulier d’une dizaine d’horloges murales de précision, synchronisées sur une pulsation presque vivante, et la plainte du vent contre les vitres de la verrière. Lucas restait debout, n’osant toucher à rien, serrant ses bras contre son torse pour tenter d’endiguer les frissons qui commençaient à le secouer. Ses vêtements trempés formaient une petite flaque sombre sur le parquet ciré.

Soudain, la voix du vieil homme retentit, nettement plus assurée, presque musicale dans sa gravité :

— Il y a un vestiaire près de l’entrée. Prends une veste de travail et approche-toi du poêle. Tu vas attraper une fluxion de poitrine, et ce serait une piètre récompense pour un chevalier errant.

Lucas sourit timidement, obéit, et enfila une veste en toile épaisse et sèche qui sentait la sciure de noyer. Il jeta deux bûches dans le ventre ouvert du poêle en fonte dont les braises crépitaient encore doucement. La chaleur bienfaisante l’enveloppa presque aussitôt.

L’homme s’était redressé. La couleur était revenue sur ses pommettes taillées à la serpe. Il ôta son lourd manteau de cuir mouillé, révélant un gilet de laine grise ajusté avec une élégance d’un autre temps.

— Je m’appelle Gérard, dit-il en tendant une main ferme. Gérard Delacroix.

— Lucas. Lucas Moreau.

— Eh bien, Lucas Moreau… Explique-moi pourquoi un garçon de ton âge, qui travaille pour un avare notoire comme ce crétin de Dumas, décide délibérément de se faire licencier un vendredi soir pour offrir une bouteille d’eau à un inconnu qui semblait n’être qu’un vagabond de plus ?

Lucas baissa les yeux vers ses baskets abîmées, un peu décontenancé par la franchise brutale du vieillard.

— Vous n’aviez pas l’air d’un vagabond, monsieur. Mais même si vous l’aviez été… Vous étiez par terre. Tout le monde regardait ailleurs. Si j’étais resté derrière le bar à essuyer des verres en attendant que quelqu’un d’autre s’en occupe, j’aurais eu l’impression d’être mort à l’intérieur. Mon travail payait les factures, oui. C’est dur, ma mère fait des ménages et je ne sais pas comment je vais lui annoncer que je n’ai plus un sou pour le loyer de décembre. Mais il y a des choses qu’on ne vend pas. Pas pour dix euros de l’heure.

Gérard Delacroix scruta le jeune homme en silence pendant un temps qui parut interminable à Lucas. Ses sourcils épais et grisonnants se froncèrent, non pas de colère, mais d’une intense concentration d’analyste.

— Ta mère t’a bien élevé, finit-il par dire doucement. Une rareté par les temps qui courent. La plupart des gens ne calculent plus que des gains immédiats. Ils ont oublié que la valeur d’un homme se mesure à ce qu’il est prêt à perdre pour rester digne.

Le vieil homme se leva. Sa silhouette était haute, légèrement voûtée mais imposante. Il contourna l’un des grands établis et fit signe à Lucas d’approcher.

— Sais-tu ce que l’on fabrique ici, Lucas ?

Le garçon contempla les pièces métalliques disposées avec une rigueur géométrique. Il vit de petits rouages aux dents microscopiques, des balanciers d’une finesse inouïe, des boîtiers d’or et de titane.

— Des montres ? Hasarda Lucas. Des pendules anciennes ?

— L’artisanat du temps, rectifia Gérard avec une lueur d’orgueil dans le regard. Des pièces uniques pour les musées, les grands collectionneurs, les observatoires astronomiques. Depuis quarante ans, je restaure les chefs-d’œuvre des maîtres horlogers du dix-huitième siècle et je conçois des calibres qui n’existent nulle part ailleurs. Chaque millimètre compte. Chaque centième de millimètre peut détruire l’ensemble d’une vie de travail.

Gérard s’arrêta devant une table isolée, éclairée par une puissante lampe chirurgicale. Sous une cloche de verre se trouvait un mécanisme d’une beauté saisissante : une sphère armillaire miniature en or rose et en acier bleui, entremêlée de roues dentées d’une complexité vertigineuse.

— C’est… magnifique, murmura Lucas, fasciné malgré lui par la perfection des reflets métalliques.

— C’est une commande pour la fondation horlogère de Genève. Mais j’ai un problème, Lucas. Un problème que mes médicaments ne peuvent pas résoudre.

Gérard leva sa main droite à hauteur de la lumière. Lucas remarqua alors ce qu’il n’avait pas perçu plus tôt : un tremblement très fin, presque imperceptible mais constant, agitait les doigts du maître artisan.

— Mes yeux voient encore, mais mes mains fatiguent. Ce tremblement ne m’empêche pas de dessiner ou de concevoir, mais pour l’assemblage des rubis et des pivots d’échappement, il me condamne. Depuis six mois, je cherche un apprenti. Les écoles d’horlogerie ne m’envoient que des prétentieux obsédés par les salaires des manufactures suisses, des gosses qui n’ont ni patience, ni respect pour la matière, ni le courage de recommencer cent fois le même geste sans broncher.