Elle ne trouva qu’un miroir de glace.
Je me levai et quittai la salle d’audience avant même la levée de la séance, sans lui accorder le moindre mot, l’enfermant pour toujours dans la solitude glaciale qu’elle avait elle-même construite.
Six mois plus tard, la poussière des scandales et des faillites s’était enfin déposée.
J’avais liquidé l’intégralité des parts que je détenais dans le conglomérat familial. Les chantiers navals, les aciéries, les banques d’affaires privées et les sociétés d’investissement : tout avait été vendu à des consortiums internationaux ou démantelé pour alimenter un fonds de fiducie destiné aux victimes de séquestration et de violences institutionnelles. Je n’avais gardé que ce qui était nécessaire pour assurer une existence digne et paisible aux miens, bien loin de la corruption morale de la haute bourgeoisie financière.
Le soleil de fin d’après-midi baignait de reflets ambrés la véranda d’une vieille maison en pierre blanche nichée au cœur des collines de Toscane. L’air sentait la lavande sauvage, l’herbe coupée et la terre chaude après un orage d’été.
Assise dans un fauteuil en osier, Clara lisait un livre, un châle en lin blanc sur les épaules. Ses joues avaient retrouvé leurs rondeurs d’autrefois et cette couleur vermeille qui m’avait fait tomber éperdument amoureux d’elle sur les bancs de l’université dix ans plus tôt. Ses yeux clairs ne portaient plus les ombres de la terreur, mais la sérénité fragile et précieuse des âmes qui ont traversé l’enfer pour revenir parmi les vivants.
Au milieu de la pelouse verte qui descendait en pente douce vers les oliviers séculaires, Sophie courait après un jeune chien de berger doré. Ses rires clairs et cristallins montaient vers le ciel pur, sans entrave, sans peur. Elle portait une robe d’été bleu ciel parfaitement propre et marchait les pieds nus dans l’herbe tendre, par pur plaisir, sentant la fraîcheur du sol sans craindre les épines ou la saleté.
Dans sa petite main, elle ne tenait plus de flanelle rouge fanée. Le lambeau déchiré avait été soigneusement rangé dans une boîte en bois de cèdre au fond de notre armoire, comme le vestige silencieux d’une bataille gagnée contre la mort.
Je m’approchai de Clara et posai une tasse de thé fumant sur la petite table de fer forgé à ses côtés, avant de glisser mes mains sur ses épaules apaisées. Elle leva les yeux vers moi, posa sa paume tiède sur le dos de mes doigts et sourit.
— À quoi penses-tu, Roman ? me demanda-t-elle doucement en suivant du regard les cabrioles de notre fille dans le gazon.
Je regardai le soleil décliner derrière les collines toscanes, embrasant l’horizon d’un feu protecteur qui ne brûlait plus personne.
— Je pensais à ce verre de vin que j’ai lâché un soir de bal, répondis-je dans un souffle serein. C’est la seule bonne chose que mes mains aient jamais faite dans ce monde-là.
Sophie s’arrêta soudainement au milieu du jardin en entendant le son de ma voix. Elle se retourna, le visage illuminé par la lumière dorée du crépuscule.
Cette fois, elle ne resta pas immobile sur le marbre glacé. Cette fois, elle ne tremblait pas comme un oiseau pris au piège.
— Papa ! cria-t-elle à pleins poumons. Regarde comme je cours vite !
Et elle s’élança à travers l’herbe haute, droit vers mes bras ouverts.